Le mate burilado, une calebasse qui parle : rencontre avec Alice Langlois

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Propos recueillis par Maud Dahlem, Muséum de Toulouse.

Le mate burilado, une calebasse qui parle

Une terrasse à aménager, un projet de biodiversité, un coup de fil à un naturaliste du Muséum… et voilà comment Alice Langlois, professeure documentaliste au lycée Simone de Beauvoir de Gragnade, s’est retrouvée à parler calebasses péruviennes. Car derrière cette rencontre presque hasardeuse se cache une autre histoire, plus ancienne : celle d’une doctorante en anthropologie partie dix ans étudier les Andes centrales, et qui a croisé sur son chemin le mate burilado — ces calebasses gravées où se dessinent les fêtes, les paysages et les mémoires d’un territoire. À l’occasion de l’exposition « La calebasse, quelle gourde ! » présentée à l’Orangerie du Jardin Botanique Henri Gaussen du Muséum de Toulouse et des Journées du patrimoine 2026, elle raconte comment un objet grand comme la paume de la main peut porter tout un pan d’histoire collective, entre transmission, identité et économie artisanale.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser au mate burilado ?

Tout part de ma thèse d’anthropologie menée au sein du laboratoire CERMA (Centre de Recherches sur les mondes Américains). Je voulais comprendre comment de jeunes Péruviens des Andes centrales se représentaient leur propre territoire, marqué par un siècle d’exploitation minière — des premières mines coloniales jusqu’à la crise industrielle du XXe siècle. Pour ça, j’ai cherché des supports capables de raconter cette histoire : des peintures murales, des photographies, des timbres… et, très vite, les mates burilados. Je voulais trouver des dessins de ce que pouvaient être les villes industrielles et les mines dans cette région. Je me suis rendue dans deux petits villages près de JUNIN, Cocha Chica et Cocha Grande, où plusieurs familles gravent la calebasse de génération en génération. Ma thèse, elle, ne verra jamais le jour mais cette matière reste intacte, et je suis contente de pouvoir partager aujourd’hui sur le sujet, dans un tout autre cadre.

Concrètement, qu’est-ce qu’un mate burilado, et comment se fabrique-t-il ?

Le mate est d’abord un objet utilitaire, vieux de plusieurs millénaires dans les civilisations péruviennes : on s’en servait notamment comme sucrier, l’azucarero. C’est vers les XVIIe-XVIIIe siècles que se développe la décoration à proprement parler, grâce au buril, l’outil qui donne son nom à la technique. L’artisan grave son motif à même la calebasse, assis, l’objet coincé entre les jambes, puis remplit le tracé avec de la cendre d’ichu — une paille brûlée qu’on trouve partout dans le paysage andin, utilisée aussi pour couvrir les toits. Certains dessins sont si fins que les personnages ne mesurent que deux à quatre millimètres : c’est vraiment de la dentelle sur une calebasse. Un grand mate très détaillé peut demander jusqu’à six mois de travail — et se vend en conséquence. Mais les techniques évoluent : dans les années 2010, la mode « chicha », ces lettrages et couleurs fluo empruntés aux affiches de fête, a gagné les calebasses. Quand je suis arrivée au Pérou en 2007, je ne voyais aucun mate fluo. J’y suis retournée en 2010, 2012, 2013, et là il y en avait. C’est une peinture plus rapide, moins fine que la gravure, mais ça montre un artisanat bien vivant, capable de se réinventer.

Sucrier
Sucrier. Mariano Inés Flores. Courge gravée, dégrossie, fond noir et touches de rouge. Inscription : « CARRETIRA MIJORADA PUENTE MAYOC ». En aval du Mantaro – San Mateo, Mayocc, Huancavelica. Première moitié du XXe siècle.
Photo : Archives du Musée national de la culture péruvienne – « Ministère de la Culture », Lima, Pérou.

Il y a ce mate de 1974 que vous avez retrouvé pendant vos recherches. Pourquoi vous a-t-il autant marquée ?

Lagenaria gravée par l’artisan Elogio Medina, Cochas, Juin, 1975. 9 x diamètre 26 cm. Collection d’art populaire du Musée d’Art de l’Université national majeure de San Marcos.

Je cherchais des représentations du territoire laissées par les habitants et j’ai trouvé cette pièce, assez unique, qui raconte autre chose que les témoignages de fêtes et du quotidien. Je l’ai vue au musée d’Art de l’Université national majeure de San Marcos., et par chance, j’ai pu rencontrer l’artisan qui l’avait gravée, à Cocha Chica. Il m’a raconté qu’un jour, il avait fait un trajet en train ou en voiture, et que le paysage l’avait tellement marqué qu’il s’était dit qu’il fallait qu’il le dessine sur le mate. C’est comme s’il avait voulu figer ce qu’il avait vu à ce moment-là, un peu comme on ferait une peinture. Sur cette calebasse, il a mis toute la ville en train de se construire : les grandes cheminées de la raffinerie, le train qui arrivait, la gare, l’hôpital tout neuf, l’église, les quartiers américains, les marchés, les arrêts de bus. Il fait un peu un travelling, on tourne le mate et on voit toute la continuité de la ville, comme un panoramique. Ce qui m’intéressait, c’est que ce n’est pas un hasard s’il a choisi de graver précisément ça : cette ville-là a été construite très vite, avec une modernité industrielle brutale, et il a voulu en garder une trace, à sa façon, sur un objet qui allait rester. Quand je compare ce mate à un autre, gravé dans la même région une trentaine d’années plus tard, qui parlait cette fois de pollution et appelait à replanter des arbres, on voit bien que le message a complètement changé. Ça montre que le mate n’est jamais neutre : il y a toujours un choix de ce qu’on décide de graver, et donc de ce qu’on décide de transmettre.

Sur le plan économique, comment analysez-vous le succès du mate burilado aujourd’hui ?

C’est quelque chose que je trouve vraiment fort. Le mate burilado est reconnu comme « arte popular », un artisanat populaire élevé au rang de patrimoine péruvien. On en trouve désormais sur tous les marchés du pays, mais aussi jusqu’aux marchés de Noël en Europe : j’en ai vu à Toulouse. Ce qui me frappe, c’est cette capacité de familles d’artisans, dans deux petits villages des Andes, à faire voyager leur artisanat dans le monde entier. Ça reste un objet gravé à la main, avec des techniques transmises de génération en génération, et pourtant il circule partout. Pour moi, c’est une vraie forme d’affirmation d’identité : ces familles racontent leurs fêtes, leur quotidien, leur histoire locale, et ce récit-là part littéralement à l’étranger, dans le salon de gens qui n’ont parfois aucune idée de ce que ça représente ! Après, ces artisans savent aussi s’adapter : on va faire des boules de Noël écologiques si ça répond à une demande, parce que c’est un pays où c’est dur de survivre, et que tout est bon à développer économiquement. Mais je ne trouve pas que ça efface le fond : c’est toujours une histoire locale qui s’exporte, et qui reste lisible pour qui prend le temps de la regarder.

Vous participerez aussi aux Journées du patrimoine autour de ce sujet. Un mot là-dessus ?

J’ai surtout envie de donner le temps de regarder ces mates de plus près, parce qu’on passe souvent devant sans s’arrêter, sans voir qu’il y a un vrai récit gravé là-dedans. On est tout le temps en train de scroller sur les réseaux sociaux, et j’aimerais proposer autre chose : prendre le temps de raconter un bout de sa vie, de son quotidien, de ce qui nous entoure, mais sur un support qu’on tourne dans les mains, qu’on regarde sous tous les angles, à son rythme. Ce n’est pas un flux qui défile, c’est un objet qu’on manipule, qu’on rapproche pour lire les détails. Un peu comme quand j’étais petite et qu’on gravait les oranges à Noël en famille : pas besoin d’être un grand dessinateur pour se raconter, il suffit de graver quelque chose qui compte, et de laisser une trace qu’on peut reprendre en main.


Le mate burilado, un objet d’étude depuis presque un siècle

Ce que raconte Alice Langlois s’appuie sur une tradition de recherche déjà ancienne. Les calebasses gravées trouvées à Huaca Prieta, sur la côte nord du Pérou, remontent à environ 1500-2700 ans avant notre ère : le mate décoré traverse ensuite les cultures Paracas, Moche, Chimú, Nasca et Chancay, avec trois techniques qui se combinent selon les époques — le burilado (gravure au poinçon), le pirograbado (brûlure au tison) et le pintado (remplissage peint). Ce n’est qu’après la colonisation espagnole que la pratique gagne la sierra, à Ayacucho, Huancavelica puis la vallée du Mantaro, où elle prend la forme aujourd’hui la plus connue.

L’étude académique du sujet démarre dans les années 1930 avec le peintre indigéniste José Sabogal, qui publie en 1945 Mates burilados : arte vernacular peruano. Une erreur de chronique restée célèbre — Sabogal y annonçait à tort, dès 1932, la mort du graveur Mariano Inés Flores — a contribué à faire de ce dernier une figure quasi mythique de cet art paysan. Suivent les travaux d’Arturo Jiménez Borja (1943, 1948), de José María Arguedas sur la foire de Huancayo (1956-1957), de l’anthropologue suisse Jean-Christian Spahni (1969), puis la thèse doctorale de Bernadette Orellana (Paris, 1979) et celle de María Angélica Salas (1987), qui documente pour la première fois en détail l’organisation familiale des artisans de Cochas. L’article de Claude et Geneviève Auroi (2000-2001), qui analyse une collection privée de 28 pièces de la famille Poma, prolonge cette veine anthropologique en distinguant les mates « narratifs » (procédés de production, construction) des mates « coutumiers » (rites, croyances) — une typologie qui fait écho à ce qu’Alice Langlois observe elle-même sur le terrain.

Sur le plan patrimonial, la reconnaissance officielle de l’art populaire péruvien remonte en réalité à 1975, lorsque l’artisan péruvien d’originaire d’Ayacucho Joaquín López Antay reçoit le Rix national de la culture — un geste qui ouvre, dans le monde intellectuel, un débat toujours vif sur le statut d’« art » à accorder à l’artisanat.

Côté économique, la thèse de Rigoberto Hurtado (Universidad San Marcos, 2003) documente précisément ce qu’observe Alice Langlois : des entreprises familiales de Cochas Chico et Cochas Grande freinées par un accès limité au crédit et aux matières premières, et pour qui la piste privilégiée reste la constitution de consortiums d’exportation mutualisant la commercialisation à l’international. Un axe de recherche qui rejoint directement l’angle de l’export comme affirmation d’identité évoqué dans l’entretien.

Reste une question que la recherche n’a pas totalement tranchée, et qu’Alice Langlois pointe elle aussi avec prudence : dans quelle mesure les scènes gravées reflètent-elles une mémoire collective spontanée, plutôt qu’un discours choisi, parfois construit sur commande pour un client ou un musée.


Références


Image d’en tête : Alice Langlois dans l’exposition temporaire « La calebasse, quelle gourde ! » [12 mai – 18 octobre 2026] à l’Orangerie du Jardin botanique Henri Gaussen du Muséum de Toulouse.