Calebasse : la plante aux mille visages
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Maud Dahlem, chargée de la médiation numérique au Museum de Toulouse, à partir des contenus de l’exposition 2026 « La calebasse, quelle gourde ! » et des connaissances partagées lors d’une visite avec Boris Presseq, botaniste au Muséum de Toulouse.
Ce fruit que l’on croit connaître, souvent réduit à une décoration d’Halloween ou à un instrument folklorique aperçu en vacances, cache en réalité une histoire vieille de plusieurs millénaires, une famille botanique bourrée de surprises et un usage humain d’une richesse presque insoupçonnable. Récipient, instrument de musique, œuvre d’art, nichoir à oiseaux, étui pénien, cage à grillons chanteurs… la calebasse a tout fait, partout dans le monde, depuis des temps immémoriaux.
Une plante généreuse, biodégradable et increvable
Commençons par le mot lui-même. On l’appelle calebasse, gourde, hú lu en chinois, Flaschenkürbis en allemand, purunku ou mati en quechua — dans presque toutes les langues, son nom renvoie directement à sa toute première fonction : contenir de l’eau. Avant même l’invention de la poterie ou le travail du métal, nos lointains ancêtres transportaient déjà l’eau dans des calebasses séchées et évidées. Légère, imperméable, solide et réparable — on peut littéralement la recoudre quand elle se fissure — elle a rendu à l’humanité des services que peu d’autres matériaux végétaux peuvent revendiquer.
Et c’est bien là que réside sa singularité : contrairement à la plupart des plantes domestiquées pour être mangées, la calebasse a d’abord été cultivée pour ce qu’elle permet de faire. Une fois mûre, séchée, son enveloppe prend la consistance d’une écorce, prête à devenir seau, pot de chambre, cuillère, louche, bol, assiette, boîte à poudre, blague à tabac ou fourneau de pipe. Réutilisable à l’infini, entièrement biodégradable : à l’heure du tout-plastique, elle a presque des allures de manifeste écologique avant l’heure.

Une famille botanique pleine d’excentriques

La calebasse appartient à la grande famille des Cucurbitacées, celle du concombre, du melon et de la citrouille — mais ces stars de nos étals maraîchers ne sont que la partie visible d’un groupe bien plus vaste et bien plus fou : près de 1 000 espèces répertoriées dans le monde, pour l’essentiel des lianes tropicales grimpantes, aux fleurs unisexuées (mâles et femelles séparées sur le même pied, ce qui impose une pollinisation croisée pour produire des fruits) sauf exception.
Il y a par exemple la bryone dioïque, surnommée « navet du diable », dont la racine charnue grossit d’année en année et peut prendre une allure étrangement humaine — au point d’avoir longtemps servi de substitut à la fameuse mandragore. Il est même probable que ce soit elle, et non la mandragore, qui poussait jadis sous le gibet des pendus dans nos campagnes…
Il y a aussi le concombre d’âne, une plante rampante dont les petits fruits velus explosent littéralement à maturité, expulsant pulpe et graines dans toutes les directions. Ou encore l’arbre aux concombres, unique représentant arboré de toute la famille, qui ne pousse que sur l’île de Socotra, au large du Yémen — un tronc court et trapu, surmonté de touffes de tiges retombantes, pour un fruit qui ressemble à s’y méprendre à un petit concombre.
Mais la pièce la plus spectaculaire de cette galerie d’originalités reste sans doute les graines d’Alsomitra, cette liane géante d’Asie du Sud-Est dont les fruits secs, perchés au sommet des arbres, libèrent à maturité de grandes graines ailées, légères et translucides. Elles planent sur des distances impressionnantes avant de toucher le sol — un vol si parfait qu’il a directement inspiré, au XIXe siècle, la conception d’un modèle d’aile d’aéroplane. La nature, décidément, a toujours une bonne longueur d’avance sur nos ingénieurs.

La calebasse a-t-elle été la première plante cultivée par l’humanité ?
La calebasse domestiquée, Lagenaria siceraria, présente aujourd’hui une diversité de formes aussi spectaculaire que celle qui sépare le maïs cultivé de son ancêtre sauvage. Son origine se situerait en Afrique tropicale, où sa diversité génétique demeure la plus riche et où ses usages traditionnels restent les plus vivants. Les premiers chasseurs-cueilleurs s’en seraient servis pour transporter feuillages, fruits et tubercules — et surtout pour stocker l’eau, denrée bien plus précieuse encore que la nourriture.

Ce qui rend son histoire réellement vertigineuse, c’est sa présence archéologique quasi simultanée sur plusieurs continents : on retrouve des fragments d’écorce de calebasse au Mexique dès 7 000 à 5 500 ans avant notre ère, mais aussi en Chine et en Thaïlande sur les mêmes périodes. Pour l’Asie, l’explication est simple : la plante a suivi les déplacements humains sur la terre ferme. Pour l’Amérique, en revanche, séparée de l’Afrique par deux océans, la question reste ouverte et alimente encore la recherche scientifique. Trois hypothèses s’affrontent : des fruits auraient pu dériver au gré des courants marins et s’échouer sur les côtes américaines — chose plausible, puisqu’ils flottent plus d’un an et que leurs graines restent viables plus de vingt ans ; des graines auraient pu être transportées par les premiers humains ayant franchi le détroit de Béring il y a plus de 30 000 ans ; ou bien l’espèce aurait déjà été présente, à l’état sauvage, sur le continent américain, sa disparition ultérieure s’expliquant par l’extinction de la mégafaune qui en dispersait les fruits — sa domestication précoce par l’espèce humaine l’aurait alors sauvée de l’oubli.
La calebasse qui fait de la musique
Comme le dit joliment un proverbe malgache « l’humanité est comme une liane de calebasse : beaucoup de rameaux entrelacés mais une seule souche ». Légère face au bois, disponible partout et gratuite, la calebasse a inspiré et façonné l’inventivité musicale de cultures aux quatre coins du globe, dans trois grandes familles d’instruments.
Chez les cordophones, la demi-calebasse fait office de caisse de résonance pour une incroyable diversité d’instruments à cordes : le ngoni d’Afrique de l’Ouest, harpe-luth utilisée par les griots — ces poètes-musiciens dépositaires de la mémoire orale — le berimbau brésilien, l’amzad berbère, ou encore la kora sénégalaise. Chez les idiophones, on trouve les hochets et maracas remplis de graines, le shékéré africain enveloppé d’un filet perlé, et surtout le balafon, cet impressionnant xylophone mandingue dont chaque lame de bois est associée à une calebasse accordée servant de caisse de résonance. Inscrit en 2008 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, le balafon sacré, appelé sosso-bala, fut autrefois fabriqué par le roi du peuple Sosso lui-même — un symbole de cohésion qui dépasse largement la simple musique. Enfin, chez les aérophones, direction le sud de la France : les vespas, orchestres traditionnels niçois toujours actifs aujourd’hui, utilisent des instruments entièrement façonnés dans des « cougourdes » — le nom local de la calebasse. Le pétadou, sorte de tambour à friction, ou la flûte-trompette percée de trous pour les doigts, sont fabriqués par des artisans-luthiers spécialistes, dont plusieurs pièces sont visibles dans l’exposition — un patrimoine musical vivant, à deux pas de chez nous, qu’on ne soupçonnerait pas.

Dans l’assiette aussi : le cougourdon se mange
Contrairement aux courges et potirons, domestiqués pour l’alimentation et débarrassés de leur amertume au fil des sélections, la calebasse a surtout été cultivée comme matière première non alimentaire — elle conserve donc souvent des doses notables de cucurbitacine, cet alcaloïde amer et purgatif qui protège la plante des herbivores. Et pourtant, presque toutes ses parties se consomment traditionnellement, à condition de bien choisir le moment de la récolte.
Les jeunes pousses et les feuilles, légèrement sucrées et riches en protéines, entrent dans l’alimentation de certaines populations du Congo, préparées avec de la farine de manioc. En Sicile, on les appelle tenerumi : sautées, bouillies ou en soupe, elles accompagnent volontiers les pâtes. Les jeunes fruits, eux, cueillis avant maturité, contiennent peu de toxine — c’est le cas de la spectaculaire courge serpent de Sicile, qui peut atteindre deux mètres de long et se cuisine mijotée, en soupe ou sautée. Direction le Japon ensuite, pour découvrir le kampyō : un fin ruban de plusieurs dizaines de mètres, découpé à la machine rotative dans la chair d’une variété locale de calebasse appelée yugao, puis séché. Réhydraté et salé, il devient un ingrédient incontournable des makis. De quoi réaliser qu’on croise la calebasse dans son assiette bien plus souvent qu’on ne le pense.

Kampyô séché – Photographie prise à l’exposition « La calebasse, quelle gourde ! », présentée du 12 mai au 18 octobre 2026 à l’Orangerie du Jardin Botanique Henri Gaussen, au Muséum de Toulouse. CCO Maud Dahlem, Museum de Toulouse.
Le récipient de tous les usages
Revenons au sens premier du mot « gourde » : contenir. C’est peut-être dans cette fonction que la calebasse révèle le mieux sa formidable plasticité culturelle. En Corse, une variété spécifique — la « plate de Corse » — fut développée pour fabriquer des gourdes de berger, équipées de sangles pour être portées en bandoulière : leur enveloppe épaisse garde l’eau – ou tout autre liquide – étonnamment fraîche. En Amérique du Sud, la tasse à maté traditionnelle reste, aujourd’hui encore, fabriquée dans une calebasse : on y infuse le houx du Paraguay et on aspire la boisson à l’aide d’une paille filtrante en métal, la bombilla, pour ne pas avaler les feuilles.
Au fil des siècles, les humains ont sélectionné des formes correspondant à des usages toujours plus spécifiques : boîte à bijoux, sucrier…— et, plus inattendu encore, étui pénien, dont on trouve des vestiges archéologiques sur plusieurs continents.
Cette fonction utilitaire a peu à peu reculé avec la colonisation européenne, puis avec l’arrivée massive du plastique. Mais la calebasse n’a pas dit son dernier mot : en tant que matière végétale noble, elle a plutôt vu se renforcer ses usages magico-religieux, symboliques et artistiques.

Quand la calebasse devient œuvre d’art

Graver ou peindre sur calebasse est un art minutieux : l’artiste doit épouser et maîtriser les formes voluptueuses du fruit, sans les repères d’une surface plane. Au Pérou, la tradition du mate burilado — de mate, le fruit de la calebasse en quechua, et burilado, « buriné » — permet aux artisans de raconter, sur ces surfaces rondes, des scènes de vie traditionnelles de l’Altiplano, mais aussi des revendications bien plus contemporaines, notamment autour de l’extraction minière et de ses conséquences environnementales et sociales. Là où l’écrit manque, la gravure devient un langage à part entière — un moyen, pour des communautés qui n’écrivent pas nécessairement, de raconter et de revendiquer, jusque dans les objets vendus aux touristes (Lire le Grand entretien d’Alice Langlois).
À Hawaï, on ne grave pas : on tatoue. La technique Pawehe consiste à retirer, sur une calebasse fraîche encore verte, une fine partie de la peau à l’endroit voulu, puis à teindre le fruit de l’intérieur : la peau restante absorbe peu à peu la teinture jusqu’à ce que le motif transparaisse dans le bois, une fois le fruit sec — un tatouage authentique, sans trace visible de gravure ni de peinture. Cette technique, tombée dans l’oubli après l’annexion américaine de l’archipel en 1898, a été patiemment redécouverte, un siècle plus tard, par un admirateur passionné à partir des rares descriptions laissées par les premiers colonisateurs. Au Bénin, ce sont des artistes contemporains qui peignent directement sur la calebasse des scènes de la culture yoruba, prolongeant un support traditionnel dans une pratique bien vivante. En France, des artistes conçoivent de nouvelles créations comme les lampes et des abat-jours en calebasse — ajourés, poinçonnés, transformés en véritables fleurs de tulipe lumineuses — grâce à des outils spécialement conçus pour évider ce fruit sans le briser.
Et puis il y a les usages qu’on n’imaginerait jamais : chez les nations Chacta et Chicacha du sud des États-Unis, une variété particulière de gourde servait de nichoir pour les hirondelles noires, suspendue près des habitations pour attirer ces oiseaux friands d’insectes nuisibles. Après la déportation forcée de ces nations vers l’Oklahoma en 1830, les colons européens qui s’installèrent sur leurs terres reprirent la tradition — aujourd’hui encore, plus d’un million d’Américains posent de tels nichoirs dans leur jardin, en calebasse ou en plastique moulé à sa forme, sans toujours connaître l’origine de ce geste.

Alors, la prochaine fois que vous croiserez une calebasse séchée sur une étagère, un instrument de musique aux allures exotiques ou même une simple gourde de randonneur — souvenez-vous : derrière cet objet familier se cache l’une des plus anciennes histoires communes à l’humanité tout entière.
Image d’en tête : Accrochage d’une diversité de calebasse dans l’exposition « La calebasse, quelle gourde ! » [12 mai – 18 octobre 2026] présentée à l’Orangerie du Jardin Botanique Henri Gaussen du Muséum de Toulouse. CCO Maud Dahlem, Muséum de Toulouse.
