Comment le cheval, compagnon de bataille, est devenu star des fêtes foraines
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PHILIPPE CRASSE, maître Facteur d'Orgues - conférencier et expert de Justice près de la Cour d'Appel de Toulouse. Mr Crasse prête un cheval de manège de sa collection privée au Muséum de Toulouse pour l'exposition "Domestique-moi si tu peux !" [octobre 25 – juin 2026].
Du cheval de tournoi aux chevaux de bois, l’histoire des manèges est celle d’une étonnante « domestication à rebours ». Jadis monture de guerre ou outil de travail, le cheval devient au fil des siècles un sujet de fête, de jeu et de rêve. Comment ce changement s’est-il opéré ? Et pourquoi les animaux de manège ont-ils fini par ressembler à un véritable bestiaire fantastique ? Plongée dans un voyage où se croisent chevaliers, paysans, forains et sculpteurs de génie.
Des champs de bataille aux jeux de bagues
Pendant des siècles, le cheval est avant tout un allié essentiel. On le retrouve dans les tournois médiévaux, les joutes de la quintaine ou les premiers jeux équestres de cour.
Au XVIᵉ siècle, les cavaliers s’affrontent dans des démonstrations spectaculaires. A Naples, le Carusello oppose deux équipes montées tentant de s’emparer d’une balle de craie en forme de tête.
Plus tard, en France, la mode des « jeux de bagues » gagne la noblesse. En 1719, un manège circulaire installé au château de la Muette, à Paris, propose aux dames des nacelles élégantes et aux messieurs… des chevaux sculptés. Chacun doit attraper un anneau au passage. Déjà un avant-goût des futurs manèges forains.
Illustration : La quintaine est un jeu d’adresse opposant les chevaliers à un mannequin armé d’une masse ou d’une épée, pivotant sur un mât, qu’il leur faut percuter avec la lance tendue. A la fois exercice militaire et divertissement médiéval, c’est un entrainement aux joutes et aux tournois, où les chevaliers font admirer leur adresse et leur vaillance.


Le Dictionnaire des Jeux Familiers1 décrit ainsi le jeu de bague : « Ce jeu consiste en une grande machine qui présente quatre fauteuils, ou quatre figures de cheval, qu’on fait tourner sur un pivot devant une boîte élevée dans laquelle on met des anneaux à ressorts, que les joueurs assis ou à cheval doivent enlever malgré le mouvement rapide où ils sont, en faisant passer ces anneaux dans un bâton pointu qu’ils tiennent à la main. On joue deux personnes, ou deux contre deux, & celui des deux partis qui a le premier le nombre des anneaux convenus gagne la partie. »
Quand Louis XV fait réaménager le château de la Muette en 1741, ses architectes trouvent dans le parc un manège circulaire dont les plans conservés à la BNF datent de 1719. Modèle typique des jeux de bague, le mécanisme est actionné par des valets poussant les bras du tambour en sous-sol. Les dames ont droit à une nacelle capitonnée dans le style de l’époque alors que les messieurs enfourchent des sculptures de chevaux. Tous doivent réussir à attraper du bout d’un bâton, la bague, un anneau qui leur est présenté suspendu en un point du parcours. La reine Marie-Antoinette en possède un de style chinois au Petit Trianon2 en 1776. Pour ne pas être en reste, le duc d’Orléans fait réaliser le sien en 1779 au parc Monceau.

Le peuple veut sa part de fête
Après la Révolution, les divertissements sortent des palais. Les foires, autrefois liées au calendrier religieux, deviennent de véritables temps de loisirs.
Le XIXᵉ siècle change tout : l’exode rural vide les campagnes, la machine à vapeur remplace les chevaux de labour, et la fête foraine se transforme en spectacle populaire.
Les premiers tournants mécaniques n’ont plus besoin d’animaux réels pour fonctionner. Le cheval, autrefois moteur, devient décor. Il passe du centre du manège… à sa périphérie, en tant que monture de bois.


Quand le cheval de bois devient une œuvre d’art
Cavalerie du carousel – salon du Moulin d’Orgemont.
La fin du XIXᵉ siècle marque l’âge d’or du cheval de manège.
Des sculpteurs formés à l’art religieux se lancent dans la création de chevaux plus vrais que nature. Leurs noms marquent encore l’histoire : Bayol, Heyn, Dentzel, Looff, et bien d’autres.
Ils sculptent des cabrés, des sauteurs, des montures richement harnachées.
Des mécanismes ingénieux donnent l’illusion du galop : le cheval monte et descend au rythme du tournant. Dans les grandes structures foraines, ces chevaux côtoient miroirs, vitraux, orgues mécaniques et décors féeriques.
Le manège devient un univers à part entière. Un lieu où l’on danse, rit, se défie dans des batailles de confettis ou des corsos fleuris.
Quand la machine prend la forme de l’animal
Le XIXᵉ siècle avait déjà imaginé l’avenir.
Un certain Mathewson projette une locomotive à vapeur… avec la forme d’une jument, pour ne pas effrayer les chevaux dans la rue.
Un autre inventeur, Lewis A. Rygg, dépose un brevet pour une draisienne en forme de cheval mécanique.
La frontière entre animal réel, sculpture et machine ne cesse de s’estomper.


Place aux enfants : un nouveau public, de nouveaux animaux
Au début du XXᵉ siècle, les manèges pour enfants apparaissent.
Première conséquence : les sujets rapetissent pour être accessibles aux plus jeunes cavaliers. Ils deviennent aussi plus sûrs. Pour plaire aux enfants, les forains doivent varier les montures. Le cheval n’est plus seul. Arrivent alors : la vache, le lapin, le cochon, le chat…


Puis viennent les animaux exotiques : lion, éléphant, girafe, ours. Dans les années 1920, la ronde se transforme en véritable zoo tournoyant.
À la fin du XXᵉ siècle, les héros de dessins animés s’ajoutent à la parade : Mickey, Pluto, ou encore Pollux et ses amis du Bois-Joli.



Conclusion : une domestication à rebours
D’animal de guerre ou de labeur, le cheval devient une figure de rêve. Dans les manèges, il n’est plus dressé pour servir l’homme, mais sculpté pour l’émerveiller.
Peu à peu, il partage la piste avec toute une ménagerie réelle ou imaginaire.
Du Moyen Âge aux fêtes foraines modernes, le cheval de manège nous raconte une histoire simple : celle d’un animal qui, sans rien perdre de sa noblesse, a changé de rôle pour mieux faire tourner le monde… et les têtes.

Références
- J. Lacombe & H. Agasse, Dictionnaire des Jeux Familiers ou des Amusements de Société, Paris, Ch. Hagasse, An V,
- Le concepteur de ce jeu de bague est Jean-Tobie Mercklein, ingénieur royal des Menus-Plaisirs, sa réalisation étant assurée par le maître serrurier de la Couronne Jacques-Antoine Courbin.
Image d’en tête : à gauche, cheval de manège cabré. Atelier Gustave Bayol, Angers, vers 1885. Bois sculpté polychrome. Collection Philippe Crasse – Le Ludion. Prêt pour l’exposition temporaire du Museum de Toulouse « Domestique-moi si tu peux ! » [octobre 25 – juin 2026].
CC -by-nc-nd-sa 4.0 Maud Dahlem, Muséum de Toulouse
