Les multiples vies des reliques de Madagascar
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Article redigé par
MANON DE SOUSA, Étudiante du Master 2 Expertise ethnologique en patrimoine immatériel (2021/2022),Université Toulouse 2 Jean Jaurès.
Les reliques de Madagascar sont aujourd’hui exposées au Muséum de Toulouse. Ces objets porteurs d’histoires au pluriel, de lieux, d’utilisations, de gardiens ou de propriétaires, sont loin de leur destination originelle. Ils racontent et témoignent de l’histoire et d’enjeux passés et contemporains. Le Muséum de Toulouse conserve un fonds de 324 items en lien avec Madagascar (objets et photographies). Les reliques font partie d’un ensemble entré sous la terminologie « d’amulettes », sans distinction par rapport au reste. Au total, le muséum abrite 28 pièces enregistrées comme « talisman / amulette ».
Cet article propose d’explorer les royautés sakalava, situées à l’ouest de la Grande-Île, la colonisation française à Madagascar, ainsi que les défis éthiques auxquels les musées font face en matière de restitution, de visibilité des objets spoliés et de légitimité à les conserver. Aujourd’hui, des pièces comme les Reliques royales réactivent un passé chargé de sacré, de surnaturel, de violence, d’hégémonie coloniale, et de spoliation, tout en suscitant fascination et débats. Imprégnées du soleil de Madagascar et de leur exposition au Muséum, les reliques sont désormais traversées par votre regard attentif de lectrices et de lecteurs.
A l’origine du pouvoir des reliques
Les mondes malgaches sont organisés autour de ce qui est visible et invisible, humain et non humain. Chaque élément a une place dans ce système complexe. L’univers est régi par des règles strictes qui tendent à maintenir l’équilibre entre les êtres, vivants et non vivants. Ces éléments ont tous une incidence les uns sur les autres et ne peuvent fonctionner de manière individuelle. L’univers forme un tout. Rompre cet équilibre peut avoir des répercussions sur tout le système et peut entraîner un blâme, le tsiny, de la part des ancêtres, suivi du tody, le juste retour (la conséquence). La communication entre vivants et non vivants se fait au travers des devins-guérisseurs (ombiasy) et des talismans (ody). En fonction de l’intention et de la composition qu’on va donner à ces objets, ils vont pouvoir influencer les ancêtres et les esprits pour agir sur tel ou tel élément de la vie de la personne qui les porte (amour, prestige, richesse, protection, etc.). Leur fabrication n’est pas à la portée de tout le monde dans la mesure où il s’agit d’un acte dangereux et d’un savoir issu d’un patrimoine culturel immatériel.
Les mohara sont un type d’ody. Ces talismans, amulettes, « gris-gris » ou porte-bonheurs, sont des objets auxquels on confère un pouvoir. La personne qui les possède se voit investie de ce pouvoir. A Madagascar, il en existe différents modèles, en corne de zébu, en bois, en dents de crocodile, etc. L’objet conservé au Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse (sous le numéro d’inventaire MHNT .ETH.AC.MD.94) est constitué de trois cornes en bois à l’extrémité arrondie. Elles sont creuses et servent de contenant. Elles sont fixées ensemble grâce à une bande d’étoffe. Une seconde bande d’étoffe recouvre et renforce la composition, à l’image d’une ceinture. Entre ces deux bandes d’étoffes s’intercalent des morceaux de bois plats et fins. Ils prennent la forme arrondie des cornes. Celles-ci sont de taille et de forme équivalente, excepté celle du milieu, légèrement plus grosse. Sur sa face visible, un crocodile a été gravé, entouré de part et d’autre d’une ligne formant des ondulations, qui pourraient évoquer de l’eau.


La partie visible de la bande d’étoffe est brodée de perles de verre rondes. Leur agencement forme des motifs géométriques : il s’agit d’une frise de six losanges sur fond vert. La frise est soulignée de perles blanches. Les losanges sont identiques et se déclinent en trois couleurs, en partant du centre vers l’extérieur, blanc, bleu et orange.

La bande d’étoffe fait le tour de la composition. Elle est peut-être brodée sur toute sa longueur mais son état ne permet pas de le vérifier. L’objet est suspendu à une autre bande d’étoffe qui permet la suspension au torse ou à la taille. Le contenu enchâssé dans les cornes semble avoir été en grande partie perdu. Cependant, on distingue encore quelques éléments végétaux, des morceaux de bois de la taille d’une allumette, de la terre, une pierre de quartz et une sorte de résine servant d’agglomérant, peut-être du miel. Le miel est une substance essentielle dans l’agencement des mondes malgaches (Ballarin, 2000). De même, l’eau, la terre et le bois représentent les « éléments vitaux du système cosmique ». Cela les rend presque indispensables à la confection des reliques et talismans. Par ailleurs, les arbres et donc le bois, sont porteurs de pouvoirs sacrés et surnaturels puisqu’il arrive que certains êtres invisibles s’y fixent (Bulletin de l’Académie malgache, 1914-1917).

Seuls les éléments de surface sont visibles. Il faudrait avoir recours à de l’imagerie médicale pour vérifier la présence d’éléments humains. En effet, si nous partons du principe que le mohara du Muséum est considéré comme une « relique royale » ou « dady », il pourrait être constitué d’éléments comme des restes de corps d’anciens rois (ongles, os, cheveux, dents, etc.). L’objet matérialiserait alors l’ensemble des pouvoirs accordés aux parties qui le composent. Selon Raymond Decary, le contenu des reliques est magique et intouchable en ce qu’il est le « réceptacle des pouvoirs des anciens et souvenirs des ancêtres qui veillent sur leurs descendants » (Decary, 1949). Ces reliques, contenant littéralement les corps des anciens rois, confèrent non seulement le droit à la royauté mais assurent également « la vie et la continuité du royaume » (Ballarin, 2000). Ainsi, les posséder insuffle une puissance symbolique et politique au roi malgache1.
Pour souligner la dimension sacrée et royale d’un tel objet, Marie-Pierre Ballarin propose un parallèle avec les attributs des rois de France ou regalia – parmi lesquels on trouve la couronne, le sceptre et la main de justice. On peut également faire une analogie avec les groupes Ashanti des royaumes Akan au Ghana où l’idée de continuité du royaume, d’unité et d’autorité spirituelle du roi se matérialise à travers le trône en or, le sika dwa kofi. De même, le sceptre royal de l’ancien royaume de Danxomè2, la récade (ou makpo), incarne l’autorité du souverain. Aussi, les statuettes ndop des Kuba de la République démocratique du Congo accordent le pouvoir des ancêtres aux nouveaux rois (Dianteill Erwan, 2000). Si les objets cités ne contiennent pas le corps du roi et ne confèrent pas tous le statut d’ancêtre, ils ont pour point commun d’incarner le pouvoir et la légitimité royale. Ils renforcent ou affirment le lien du monarque avec le monde invisible et les ancêtres, mais aussi sa puissance et son autorité.
Perpétuer les liens avec les morts, l’invisible et la dynastie


Cet objet en bois a été collecté à l’ouest de Madagascar, dans la région du Menabe sous la domination du royaume sakalava. Ce territoire, traversé de multiples cours d’eau, est marqué par la présence d’une importante population de crocodiles (Decary, 1949). Animal sacré, le crocodile occupe une place centrale dans les cosmologies sakalava. Si ses dents peuvent être collectées pour fabriquer des ody, il est interdit de le tuer ou de le manger. Puissant et craint, le crocodile est associé au monde invisible et aux ancêtres. Les rois sakalava entretiennent avec lui un lien privilégié, dans la mesure où il incarne la continuité entre le monde des vivants, le monde invisible et les ancêtres. Lorsque le roi meurt, les sanies (matière purulente qui s’écoule du corps en décomposition) sont récupérées pour être jetées à l’eau, aux crocodiles. Le reste du corps est déposé dans un tombeau non loin du point d’eau. Ainsi, le roi pourra se réincarner en crocodile (Ballarin, 2000 ; Decary, 1949 ; Mouzard, 2020). C’est également à ce moment-là que les résidus humains sont collectés sur le corps du roi (dents, os, peau, ongles, cheveux, etc). Ils sont destinés à la confection du reliquaire. Non seulement les reliques royales perpétuent le lien entre le peuple et ses rois, le monde des vivants et le monde des morts, mais surtout, elles offrent un aperçu des successions dynastiques du Menabe et assurent la légitimité des anciens rois et de leurs successeurs.
Les reliques royales sont gardées dans les doany, demeures royales. Tous les dix ans, à la saison sèche, elles font l’objet d’un bain rituel appelé fitampoha. La cérémonie s’étend sur une semaine. Elle rassemble des personnes de tout le Royaume du Menabe. Thomas Mouzard (2020) souligne la perspective à la fois symbolique et politique de cette démarche. En effet, le fitampoha est l’occasion de réactiver la mémoire des anciens rois, de l’histoire sakalava et de s’assurer le maintien de la prospérité du royaume à travers les pouvoirs de ses ancêtres. Le rituel a pour but d’animer les reliquaires et de régénérer leurs pouvoirs surnaturels (Ballarin, 2000). Il est aussi question, pour les personnes qui se réunissent, de faire la fête, de faire des affaires et de tisser des liens. Les préparatifs du rituel commencent plusieurs semaines avant. Les participantes et participants fabriquent de l’hydromel (alcool de miel), cueillent les plantes spécifiques pour le bain des reliques et confectionnent des bandes d’étoffes destinées à accrocher les dady à leur porteur. Le premier jour du rituel, des zébus sont sacrifiés et des prières sont adressées aux anciens rois et reines. Le gardien du doany remet les clefs à des hommes habillés de blanc. Les reliques sont sorties une à une par leur porteur. Ces hommes coiffés d’un turban rouge sont considérés comme descendants des rois, dont certains restes sont contenus dans les reliques. On compte actuellement dix reliquaires dans la communauté sakalava. Le cortège traverse le fleuve Tsiribihina pour installer un village cérémoniel éphémère sur l’îlot d’Ampassy. Les reliques sont installées dans une tente blanche et arrosées d’alcool. Au cours de la semaine, certaines personnes vêtues de blanc sont considérées comme possédées par les esprits des anciens rois et reines. Elles sont particulièrement respectées et écoutées. Le bain a lieu devant une assemblée innombrable qui regroupe toutes les classes sociales. Les reliques et d’autres objets ayant appartenu aux rois sont immergés dans l’eau par leur porteur et frottés avec des plantes. En sortant de l’eau, le cortège forme un cercle qui symbolise l’union du présent et du passé. Les reliques sont séchées avant de retourner dans la tente. La fin du rituel est marquée par l’abandon du village cérémoniel de l’îlot d’Ampassy, le sacrifice d’un zébu et le retour des reliquaires dans le doany.
Ce que le cartel historique nous révèle
Cette capacité des reliques royales à légitimer le pouvoir et à obtenir l’approbation de la population a conduit l’administration coloniale à vouloir s’emparer de ces objets. C’était une façon d’asseoir son autorité, de soumettre la population, de contrôler le territoire et d’empêcher la réalisation des cérémonies commémoratives et la perpétuation dynastique. Aussi, cette appropriation peut être pensée comme un butin de guerre ou une confiscation. Le peu d’informations qui accompagnent les reliques du Muséum de Toulouse nous révèlent qu’elles ont été dérobées en contexte colonial3, dans le Menabe, au cours d’affrontements violents entre les malgaches et les colons4, au mois d’août 1897. L’insurrection a été réprimée par Joseph Gallieni, alors Gouverneur général de Madagascar (1896-1905) et Frédéric Estèbe qui venait d’être nommé administrateur à Tuléar (1896). Ce dernier est inscrit dans les registres du Muséum comme donateur et/ou ancien propriétaire du mohara. Le cartel historique qui accompagne l’objet nous dit : « ce gris-gris a été enlevé dans la case du Prince Sakalave Andraivola Mankoaka chef du village de Tanambato vallée de la Fiherenane à 100 km dans l’intérieur de Tuléar, en août 1897 ». On suppose que le prince dont il est question a été tué par les Français, notamment au cour d’une campagne de répression menée sous le commandement du Capitaine Génin, proche de Frédéric Estèbe. Plus récemment, nous pensons que ce dernier a même pu être présent lors de la captation des reliques car des archives attestent qu’il a pris part à des expéditions de représailles dans le secteur de Tuléar, dont il était l’administrateur. Ces informations restent hypothétiques. Frédéric Estèbe est nommé maire d’Antanarivo en 1899, il est en congé en France en 1903 pour huit mois. Il est possible que le don ait eu lieu cette même année. Nous manquons également d’informations sur l’identité du roi dont les restes seraient présents dans le reliquaire. Néanmoins, les recherches de Marie-Pierre Ballarin confirment que l’administration coloniale avait pour pratique de confisquer les symboles de la royauté malgache afin de renforcer sa propre autorité (Ballarin, 2006). Elle cite notamment le cas des reliques royales saisies par l’administrateur Georges Philippe Demortière auprès du groupe voisin des Masikoro, lors des insurrections sakalava (1905), dans le but d’empêcher l’extension du mouvement (Ballarin, 2006). Ces reliques n’auraient jamais été rendues.

Les intérêts des uns et des autres
Selon une stratégie5 déjà éprouvée dans d’autres territoires colonisés, l’administration française a donc choisi de ne pas modifier les traditions et la hiérarchie malgache mais plutôt, de les utiliser à son avantage. La « pacification » de Madagascar désigne ainsi l’opération menée par le général Gallieni entre 1896 et 1905. Celui-ci est nommé gouverneur général de l’île précisément pour son expérience de la méthode de « pacification» acquise au Tonkin, de 1892 à 1896. Elle se comprend comme une mission civilisatrice. L’objectif est d’unifier et de contrôler l’île de Madagascar, au profit de l’autorité coloniale française. Cette opération, aussi connue comme la tactique de « la tâche d’huile », vise à obtenir l’adhésion des populations locales tout en fragmentant les résistances malgaches afin de les isoler. La conquête du territoire s’effectue progressivement, de manière plus ou moins violente, en prenant soin de consolider administrativement et militairement chaque zone conquise (Zimmermann, 1899). Ainsi, les chefs malgaches sont soigneusement sélectionnés et placés au pouvoir en fonction de leur docilité et de leur allégeance à la France colonisatrice. Les reliques font l’objet de spoliation et de redistribution au gré des besoins pour faciliter ces mécanismes de domination (Chazan-Gillig, Haidaraly, 2006).
La valeur légitimante de ces reliques et leur portée politique ont fait d’elles un enjeu militaire dans les conflits de successions comme dans l’affirmation de la puissance coloniale. Le fait est qu’elles ont le pouvoir de réunir le peuple sous une seule et même autorité. Par ailleurs, ces « collectes » extra-européennes sous domination, contraintes ou non, ont servi les intérêts des études socio-culturelles, l’enrichissement des collections des musées et du marché de l’art, mues par un engouement pour « l’exotique » et « le sauvage ». Dans les collections muséales publiques, nombreux sont ces objets issus des collectes naturalistes et de dons d’anciens administrateurs coloniaux. Aujourd’hui, les musées peinent à rendre visibles ces objets, souvent peu documentés, souvent issus de contextes de captations flous. On peut se demander si les communautés spoliées pendant la colonisation savent où les trouver et en connaissent encore l’existence, les usages et les significations. L’enjeu actuel pour les musées réside dans l’accès au patrimoine pour le public le plus large. La mise en ligne des objets, permet, pour partie, de répondre à cet enjeu de visibilité et d’accessibilité. Par ailleurs, la restitution de biens culturels aux communautés d’origine est un processus juridique très long6. Entre-temps, les musées doivent s’efforcer de développer, de partager et de faire circuler les savoirs et les connaissances sur ces collections : multiplier les collaborations, les dépôts, les expositions, la mise en ligne de plateformes numériques, etc.
Musées et restitution, enjeux contemporains
Si confisquer ces objets a pu satisfaire les intérêts de l’État français à l’époque, que sont-ils devenus, un siècle plus tard ?
D’une part, la question de la restitution des objets soulève de nombreuses interrogations autour de l’impact social et politique. En 1904, l’administrateur Demortière anticipait déjà la question dans le Bulletin de l’Académie malgache. Selon lui, il n’est pas pertinent de rendre les objets spoliés : avec le temps, les objets pourraient perdre leur sens et leur influence. Leur restitution serait alors susceptible d’entraîner des confusions, voire des conflits. Elle pourrait venir interroger la légitimité des chefs, descendants des chefs installés par les pays colons. De même, pendant un moment, la France et ses musées ont esquivé la question de la restitution en invoquant par exemple, le manque de moyens des pays anciennement colonisés, en matière de conservation et d’exposition.
D’autre part, la restitution du patrimoine culturel matériel est une démarche à la fois symbolique, politique et culturelle. Elle est le point de départ vers une reconnaissance des actes de la colonisation et de ses préjudices. Elle est politique car elle ouvre la voie vers des relations internationales plus éthiques et respectueuses. Elle contribue à la mise en place de collaborations scientifiques et culturelles : des prêts de collections, des échanges de savoirs et de savoir-faire en matière de conservation, d’exposition et de récits.
Enfin, la restitution des objets soulève des questions autour de la prise en compte de leur puissance et de leur caractère sacré. Est-ce qu’un objet manipulé et exposé en dehors de son environnement socio-culturel et de son contexte spirituel, peut perdre son pouvoir initial ?
Du point de vue des communautés spoliées, la question de la charge des objets doit être élucidée au cas par cas. Pour certaines communautés la restitution constitue un enjeu non seulement matériel mais également moral, puisqu’elle permettra de se réapproprier son histoire, voire de la réactiver.
Du point de vue des institutions muséales, les lois qui régissent certains objets viennent bouleverser leurs principes et leur éthique. Elles interrogent notamment le besoin d’uniformiser et de standardiser les processus d’éditorialisation et d’accessibilité des objets ethnographiques. A titre d’exemple, la France a longtemps exposé les toi moko, ces têtes humaines momifiées et tatouées, restituées aux communautés mâori en 2012. Cependant, leur image étant sacrée et secrète, les communautés maori ont également demandé de supprimer leur diffusion numérique (Bertin, 2022). Pourtant, en limitant la visibilité des toi moko, les musées entrent en contradiction avec leur mission de visibilité et d’accessibilité des collections au plus grand nombre. Les musées doivent-ils respecter et reproduire tous types de réalités culturelles ?7 Y compris au péril de l’objet ? Y compris si cela contribue et entretient une certaine forme de conservatisme ? On pense à l’article des anthropologues Brigitte Derlon et Monique Jeudy-Ballini (2015) qui évoque une exposition d’art maori interdite aux femmes enceintes, en Nouvelle-Zélande, en 2010 (au musée Te Papa de Wellington), « au motif de les protéger du pouvoir dangereux attribué à certains objets présentés et de préserver ces derniers de toute contagion par l’impureté féminine ».
Enfin, prenons l’exemple des mohara. S’il est interdit de les manipuler le jeudi, nous n’avons pas la certitude que le personnel du musée ou un acheteur, dans le cadre du marché de l’art, soit mis au courant et respecte cet interdit. Parfois, le côté esthétique, la nécessité d’entretien ou la valeur monétaire deviennent autant de raisons qui peuvent prendre le pas sur la valeur surnaturelle, originelle, ou encore, sur la dimension patrimoniale d’un objet.
Si ces situations déstabilisent les musées, elles constituent également une opportunité de remise en question. Elles invitent à repenser à la fois le traitement des collections et la relation aux publics, à travers la notion de « care »8. Cette approche repose sur l’idée que le musée est, par essence, un lieu de soin (Zéo, 2023) : soin des publics, soin des collections, mais aussi soin d’une histoire commune et partagée. Le concept de « caring museum » vient nuancer l’image du musée comme autorité scientifique pour l’inscrire davantage dans une perspective de médiation et de « prendre soin ». D’un point de vue humain, le musée tend à favoriser l’autonomie et le mieux-être de son public et de ses employés (Zéo, 2023). Il glisse doucement mais sûrement vers une éthique de l’inclusivité et de l’accessibilité. Il ne s’agit plus seulement de connaître les publics, mais également de les reconnaître dans leur altérité et leurs vulnérabilités (Zéo, 2023). D’un point de vue matériel, au-delà de son aspect patrimonial, l’objet peut être envisagé comme vecteur de symboles, d’histoire et de relations sociales et politiques. La restitution des biens artistiques et culturels, pillés pendant la colonisation, témoigne de ces évolutions.
Les objets ou le patrimoine culturel matériel comme immatériel, prennent la signification qu’on choisit de leur donner ; des significations issues de conceptions et de rapports au monde spécifiques. Ils ont la capacité de rendre visible l’invisible. Au-delà des mots, ils matérialisent concepts et organisations sociales. Dans les musées, ils racontent l’autre et l’ailleurs. Ainsi, leur restitution doit être comprise comme un moyen de faire des ponts entre les sociétés : reconnaître une partie des fautes, réparer, nouer des liens, communiquer, collaborer, et favoriser la reconnaissance de l’identité culturelle de l’autre. C’est une histoire commune qui se redessine, se recompose et se partage. Enfin, si nous n’y avons fait que de brèves références, le marché de l’art et les collectionneurs privés sont tout autant concernés par ces questions. Parmi ces collections, certains objets ne sont pas recensés, certains sont issus de spoliations, certains sont falsifiés et d’autres sont achetés à des prix dérisoires pour être revendus à des prix très élevés. Ainsi, qu’en est-il de la restitution des objets issus de collections privées ?
Mots clés : reliques, ancêtres, Madagascar, Royaume du Menabe, colonisation, crocodile, talisman, sacré, spoliation, restitution, Muséum de Toulouse.
Bibliographie
- ATHÉNOR Christine, TRANNOY Marion, « Ody, talismans malgaches, liens de mémoires ». In : Cahiers scientifiques, fascicule n°11, 2006 p.5-69.
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« Les reliques royales, regalia des rois sakalava de l’Ouest malgache, au cœur des guerres coloniales (1880-1914) ». In TIREFORT Alain (dir.), 2006. Guerres et paix en Afrique noire et à Madagascar : XIXeet XXesiècles. Presses universitaires de Rennes. p. 55-70. - BEAUJARD, Philippe. « La violence dans les sociétés du Sud-Est de Madagascar ». Cahiers d’Études Africaines, Paris, 138-139, XXXV- 2-3, 1995 p. 563-598
- BRANCHE Raphaëlle, « La violence coloniale. Enjeux d’une description et choix d’écriture », Tracés. Revue de Sciences humaines, 19, 2010 p. 29-42.
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- Bulletins de l’académie Malgache, Colonie de Madagascar et dépendances, Tananarive
1904, 1914-1917, 1918-1921 - CHAZAN-GILLIG Suzanne, HAIDARALY Dera, « Le fitampoha de 2004 dans la région Nord du Menabe, à l’ouest de Madagascar », Journal des anthropologues [En ligne], 2006, p. 104-105.
- DECARY Raymond. « Le crocodile malgache ». In: Journal de la Société des Africanistes, tome 19, fascicule 2. 1949 p. 195-207.
- DERLON Brigitte, JEUDY-BALLINI Monique « Les musées aux prises avec le sacré des autres ». Raison présente, 2015/3 N° 195, 2015. p.83-90. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2015-3-page-83?lang=fr.
- DIANTEILL Erwan , « Le Pouvoir des objets. Culture matérielle et religion en Afrique et en Haïti », Archives de sciences sociales des religions, 110, 2000, p.29-40.
- HEBERT Jean-Claude. « Souvenirs de brousse malgache : de l’art abstrait au culte des ancêtres (en pays Sakalava, vazimba, vezo, bara, mahafaly) ». In : RADIMILAHY Chantal (dir), RAJAONARIMANANA Narivelo (dir), 2010. Civilisation des mondes insulaires : Madagascar, îles du Canal Mozambique Mascareignes, Polynésie, Guyanes. Paris : Karthala. 2010, 877 p.
- MOUZARD Thomas. « Reliques royales sakalava : renouveler la puissance sacrée des anciens rois à Madagascar ». Carnets de Terrain, 2020 ; https://blogterrain.hypotheses.org/15649
- PAILLARD Yvan Georges. « Domination coloniale et récupération des traditions autochtones. Le cas de Madagascar de 1896 à 1914 ». In: Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 38 n°1, Janvier-mars 1991. p. 73-104.
- ZÉO Guirec. « Pratiquer le care au musée ». La Lettre de l’OCIM, n° 207, 2023, p. 30-37
- ZIMMERMANN Maurice. « Les méthodes de colonisation du général Galliéni à Madagascar ». In: Annales de Géographie, tome 8, n°40, 1899. p. 380-381.
Filmographie / ressources audiovisuelles
- LOMBARD Jacques, RAHAGA Jean Claude, 1980, Fitampoha, [film documentaire] 74 min, 1980, https://vimeo.com/23380541
- Sur le champ. « Troisième épisode de guerre asymétrique : La pacification de Madagascar (1897-1905) – La progression en tache d’huile ». YouTube [vidéo en ligne], 2019 ; https://youtu.be/fcyIAhrLcY0?si=3XuObIolwvXxySOA
Podcasts / ressources audio
- ANDRIANASOLO Mélissa. « Épisode 3 – Le musée (dé)colonial (1/4) : Le musée du Quai Branly : restituer ? ». La Couleur de l’Art [podcast], La Couleur de l’Art, 17 octobre 2021.
- Mêtis. « Le concept de caring museum et ses usages ». Festival de la muséologie 2023 [podcast / enregistrement de table ronde], 2023 ; https://audioblog.arteradio.com/blog/210917/podcast/211223/le-concept-de-caring-museum-et-ses-usages
- WEISS Pauline. « Qu’est-ce que la politique de restitution ? ». Et maintenant vous savez [podcast], Bababam, 19 novembre 2021.
Notes
- Les royaumes malgaches pouvaient aussi être gouvernés par des reines.
- En langue fon. Royaume situé dans le sud de l’actuel Bénin.
- L’année 1896 est marquée par l’annexion de Madagascar par la France et la prise de fonction du général Gallieni.
- De 1896 à 1897, Madagascar connaît de violents affrontements entre les « insurgés » malgaches, opposés à la colonisation française, et l’armée d’occupation française.
- Si les écrits de l’administration française utilisent le terme de « stratégie coloniale », cette expression atténue l’idée que les méthodes de colonisation sont souvent brutales, qu’elles impliquent violence physique et morale, chantage et manipulation. A travers l’usage de termes euphémisant, certains discours ignorent parfois la réalité de la domination coloniale et contribuent à perpétuer les rapports de pouvoirs (Branche, 2010).
- Ces dernières années, la France a connu plusieurs avancées législatives relatives à la restitution des biens culturels : La loi du 22 juillet 2023 prévoit la restitution des biens culturels spoliés à la communauté juive entre 1933 et 1945 pendant la période de l’Allemagne nazie ; la loi du 26 décembre 2023 fait référence aux restitutions de restes humains conservés dans les collections publiques et a notamment permis, en 2025, la restitution de restes humains à la République de Madagascar ; la loi-cadre du 9 mai 2026 a été adoptée pour faciliter la restitution de biens culturels provenant d’États qui en ont été privés à la suite d’appropriations illicites.Ce ai 026 a été adoptée pour faciliter la restitution de biens culturels provenant d’États qui en ont été privés à la suite d’appropriations illicites.
- C’est précisément autour des enjeux juridiques, éthiques et (géo)politiques, liés à la mise en ligne des collections ethnographiques, à leur valorisation et aux procédure de restitution, que s’est constitué le projet ANR, Mil-Pat, co-porté par le muséum de Toulouse. Davantage d’informations sont disponibles sur le site du projet : https://www.mil-pat.org/
- La notion de « care » est entendue comme une éthique de l’attention portée aux êtres, aux relations et aux vulnérabilités. Elle a été développée dans les années 80, à travers les travaux de Carol Gilligan et de Joan Tronto.
Image d’en tête : Vue frontale du mohara. Madagascar, Royaume du Menabe, acquisition Frédéric Estèbe, prise d’août 1897– coll. muséum de Toulouse, ETH AC MD 94.
Crédit : François-Louis Pons, Muséum de Toulouse
