Le rôle du photographe Eugène Trutat dans l’étude des formes géologiques

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Article rédigé par
JEAN-PAUL MÉTAILIÉ, directeur de recherche honoraire CNRS, laboratoire GEODE, Université Toulouse 2 Jean Jaurès

Au XIXe siècle, la géologie révolutionne le regard porté sur le monde et l’histoire longue des âges de la Terre. Dès le milieu du siècle, laphotographieaccompagne cette science, devenant un des éléments d’administration de la preuve. Les photographies d’Eugène Trutat, à la fois passionné de géologie et de photographie, sont un exemple remarquable de cette rencontre scientifique.

Eugène Trutat, un passionné de géologie

Eugène Trutat est connu pour sa passion de la photographie, mais il l’est moins pour une autre de ses passions, la géologie, qui fut précoce comme il le raconte lui-même :« J’étais encore sur les bancs du collège lorsqu’un jour j’aperçus sur les murs de notre ville de grandes affiches annonçant des conférences sur l’origine de la Terre avec tableaux transparents. Je n’eus de cesse que lorsque j’obtins la permission d’assister à une de ces séances. Je sortis émerveillé de ce que j’avais vu, c’était pour moi une révélation: la géologie; que j’avais entrevue jusqu’alors que comme une science aride, et qui n’allait pas au-delà de la recherche de fossiles, m’était apparue comme la synthèse de toutes les sciences naturelles, et ma vocation était déterminée. »

Cette passion s’exprime surtout dans les débuts de sa carrière, depuis son entrée au Muséum comme conservateur en 1865 jusqu’aux années 1880. Les travaux et voyages à objectif géologique de Trutat vont être particulièrement nombreux durant cette période, dans l’ensemble des Pyrénées mais aussi dans le Tarn, l’Aveyron, le Lot, l’Auvergne… Cette grande activité d’exploration est facilitée par l’expansion rapide du réseau ferroviaire régional : dès les années 1860, les voies ferrées rejoignent Foix, Saint-Girons, Tarbes, Bagnères-de-Bigorre, Albi, Capdenac, Cerbère… en 1873 il est à Luchon et en 1874 à Millau. Le train l’amènera dans les sites des gorges de l’Aveyron, du Lot, des Causses, où il photographie les curiosités géologiques, ainsi que les villages et vieux châteaux (photo 1). Dans les années 1870, une excursion de la Société Société Géologique de France, dont il est membre, le conduit dans les Ardennes où il réalise une série de 30 clichés (photo 2). D’ailleurs, Trutat ne manque pas, dans son petit « Essai sur les Pyrénées » (1874) de signaler le rôle du train : « Si, dès le début, nous avons attribué aux chemins de fer la part la plus importante dans le développement du goût des voyages, nous devons dire en terminant ces considérations générales que c’est grâce à eux que nous avons pu entreprendre des études suivies sur la chaîne toute entière. Aussi estimons-nous un devoir de débuter dans notre Essai sur les Pyrénées en remerciant la Compagnie des chemins de fer du Midi du concours qu’elle a bien voulu prêter à nos recherches. »

MHNT.Pha.1220.10.Z3 : Saint-Antonin, le rocher de Bioussac (vers 1870). Photo E. Trutat. Plaque stéréoscopique bromure au (format négative collodion 12×20). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe: « St Antonin : rocher de Biousac près de Penne, stéréoscope obj. simple Darlot collodio-bromure ». © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Au niveau géologique, il s’agit de l’épaisse couche calcaire du Jurassique pouvant atteindre 100 mètres d’épaisseur, qui sculpte les hautes falaises encorbellements typiques des paysages des gorges de l’Aveyron.

MHNT.Pha.1115.01.002 : Participants à l’une des excursions régulières de la Société géologique de France dans les Ardennes (années 1870).
Photo E. Trutat. Plaque négative au collodion (format 11×15), © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Lorsque en 1865 Edouard Filhol, qui vient de fonder le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse, lui propose de venir y travailler en tant que conservateur, Trutat n’hésite pas. En rejoignant le Muséum, il entame une carrière de « naturaliste éclectique », fréquente au XIXe siècle, où l’histoire de la Terre, la géologie et la paléontologie vont avoir une large part. Une des premières publications de Trutat est une série d’articles dans un magazine toulousain, « L’Illustration du Midi » où en juillet-août 1865 il présente, sous le titre « La galerie des Cavernes », les collections qui sont déjà riches en archéologie préhistorique :« A nous donc, naturalistes, la recherche de cet inconnu seul trouvable ; à nous de déterminer d’une manière positive la couche géologique qui se déposait lorsque l’homme a été créé ; à nous de le conduire au milieu de ces animaux gigantesques, de ces perturbations du globe terrestre que l’histoire proprement dite ne connaît pas, mais qui sont écrites en caractères indélébiles dans le sein de la terre ».

Dans les années 1860-1880, Trutat, dont les activités sont multiples et débridées, va prendre une place de pionnier dans la découverte de la montagne pyrénéenne, des glaciers, de la paléontologie, des paysages calcaires, intégrant ou participant à la fondation de plusieurs sociétés savantes, en relation avec tout un monde de naturalistes et érudits locaux qui constituent le milieu scientifique de l’époque. Il est tout de suite reconnu pour la qualité de ses reportages et conférences photographiques, dont quelques exemples peuvent être donnés.

Explorations en paysages dolomitiques

MHNT.Pha.1521.15.023 : Paysage dolomitique de Mourèze (Hérault) (années 1870). Photo E. Trutat. Plaque négative au gélatino bromure d’argent, (format 15×21). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe « Église et Dolomies de Mourèze ». © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Le personnage qui fait l’échelle est Maurice Gourdon, compagnon habituel de Trutat dans ses excursions montagnardes géologiques.

Les paysages des calcaires dolomitiques sont arpentés très tôt par Trutat ; il a laissé par exemple des images datant du début des années 1870 du site proche du village de Mourèze, dans l’Hérault, qui aligne de spectaculaires chandeliers (photo 3), ou bien des gorges de la Jonte et de la Dourbie, près de Millau. Plus tard, il va participer à la célébrité du site de Montpellier-le-Vieux, sur le rebord du Causse Noir (La Roque Sainte-Marguerite). Le site a été « découvert » en 1883 par un propriétaire local, M. de Barbeyrac, et un ami de Trutat, Louis de Malafosse, lequel en fait la même année une première présentation devant la Société de Géographie de Toulouse. Le jeune Édouard Martel, qui va jeter les fondements de la spéléologie en France, est averti et entreprend l’exploration et la cartographie des lieux en 1884. En 1885, Trutat fait à son tour une conférence, accompagnée de projections photographiques de ce joyau géologique :

« Déjà j’avais eu l’occasion, il y a quelques années, de parcourir, avec cet intrépide camarade [de Malafosse], les vallées voisines de la Jonte, de la Dourbie, et d’admirer les roches fantastiques des hautes falaises qui enserrent ces deux rivières dans la plus grande partie de leur parcours ; il me semblait difficile d’espérer mieux, de supposer des silhouettes plus fantastiques, dignes du crayon de Doré, et cependant tout ce que j’avais vu n’était rien, paraît-il, en comparaison de la ville du diable, de Montpellier-le-Vieux. »

De façon pédagogique, Trutat commence sa conférence par un rappel sur la géologie des formations dolomitiques : « De toutes les roches sédimentaires la Dolomie est celle qui est atteinte le plus profondément par les agents atmosphériques ; c’est elle qui dans toutes, les régions du globe, revêt les formes les plus fantastiques, et ces formes s’accentuent de plus en plus à mesure que la proportion de magnésie (carbonate de magnésium) s’élève dans le calcaire dolomitique. (…) La partie du Causse noir dans laquelle est situé Montpellier-le-Vieux, est précisément constituée par cette dolomie de l’Oolithe ; mais ici, grâce à une épaisseur des couches dolomitiques considérable, grâce à leur saturation, pourrait-on dire, de magnésie ; grâce enfin à une situation toute particulière, les phénomènes d’érosion ont pris un développement considérable, bien autrement important que dans les localités classiques de Païolive et de Mourèze. »

En septembre 1884, c’est en compagnie de Félix Regnault que Trutat revient sur le terrain, et c’est une excursion assez sportive qu’ils vont faire pour visiter le site, lequel est à l’époque très peu fréquenté. Un des agriculteurs propriétaires du lieu, Jacques Froment, leur sert de guide, accompagné de sa fille Marie ; nous allons les retrouver sur les photos. « Après vingt minutes d’escalade, nous débouchons sur un petit plateau, qui se termine brusquement au Riou-Sec, et enfin, tout d’un coup, nous voyons se dérouler à nos pieds l’enchevêtrement le plus fantastique de rochers ; de tous côtés nous ne voyons que tours, bastions, remparts, chemins creux, carrefours » (…) «Ici nous devons suivre pas à pas notre guide, sous peine de nous trouver arrêtés continuellement, soit par une muraille infranchissable, soit par un gouffre profond» (…) «…Nous avons hâte de voir de près la « ville du diable », et nous installons au plus vite, dans leurs sacs, nos appareils photographiques, car le soleil est superbe et nous promet une abondante moisson.»

MHNT.Pha.1521.F.007 : Rocher de l’Oule. Photo E. Trutat. Plaque négative au collodion (format 11×15).
MHNT.Pha.1521.F.007 : Rocher de l’Oule. Photo E. Trutat. Plaque négative au collodion (format 11×15). © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Agrandissement de la photo 4, le guide Froment et sa fille Marie avec sa chèvre Bichète.

Le premier monument géologique qu’ils rencontrent est le Roc de l’Oule (la marmite en occitan) « …immense monolithe, perché sur un support isolé et régulièrement aminci par sa base. Nous braquons aussitôt nos appareils, et voilà une première épreuve qui nous promet une vue à effet comme photographe n’en trouve pas souvent. » (photo 4) Comme toujours, Trutat veille à mettre des personnages dans le paysage ; en zoomant sur l’image on peut y trouver le guide Froment, sa fille Marie et la chèvre Bichète. (photo 5).

MHNT.Pha.1521.F.008 : L’œil du Diable. Photo E. Trutat. Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×22).© Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Par la suite E. Martel a donné à ce rocher le nom de « Porte de Mycènes », plus « lettré » que la dénomination locale…

MHNT.Pha.1521.17.025 : « La Citadelle ». Photo E. Trutat. Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×22). © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Ce que les locaux appelaient « Le Douminal », point culminant de l’ensemble qui constitue « la Citadelle ».

«  Nous venions donc de marcher pendant neuf heures dans Montpellier-le-Vieux, et au dire de notre guide, nous n’avons pas visité le quart de la ville du diable; car en descendant Froment vient de nous raconter que c’est le diable qui s’est amusé à entasser tous les rochers que nous venons de voir. » (Aujourd’hui, elle est appelée « la cité de pierres »).

MHNT.Pha.1521.F.009 : L’aiguille. Photo E. Trutat. Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×22). © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Avec toujours, au 1er plan, le guide Froment, Marie et sa chèvre.

Les photographies s’égrènent au fil de l’excursion: « Plus loin, une roche isolée est évidée à sa partie inférieure et forme ainsi une niche qui semble attendre quelque statue fantastique ». Il s’agit vraisemblablement de la photo 6, intitulée « L’œil du Diable » par le guide Froment, qui sera par la suite nommée « Porte de Mycènes » par Martel. L’excursion se continue de rochers en points de vue, traversant des fourrés, des roches abruptes et des ravins. « Nous nous arrêtons encore devant des obélisques, plus remarquables les uns que les autres : l’Aiguille, par exemple, long monolithe effilé qui s’élève à 30 mètres au moins au-dessus du sol et qui mérite bien son nom. » (Photo 7)  » … la route devient plus difficile et nous nous élevons rapidement, en suivant d’étroites corniches ; il faut toute l’habitude de Froment pour ne pas se perdre dans ce labyrinthe inextricable. A un moment donné, nous ne pouvions plus avancer (…) Fort heureusement pour nous, la petite fille de Jacques nous avait suivis, accompagnée de sa chèvre, bichète ; c’est elle qui se chargea du soin de découvrir le passage. » (…) « Après quelques efforts, nous sortons enfin de ce mauvais pas et nous nous trouvons en face du château, point culminant de toute la région (823 m). Que l’on se figure un immense bastion carré, terminé de tous côtés par des murailles verticales (…)  » (Photo 8)

Sur la piste des glaciers

MHNT.Pha.138.b28.041 : Bloc sur la moraine de Garin. Photo E. Trutat. Plaque négative au collodion (format 13×18). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur enveloppe : »Luchon – Moraine d’Oo, blocs erratiques n°… ». © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

On peut voir le numéro peint sur le bloc : « 38 ». Bloc détruit.

Crédit photo : J.P. Métailié, 01-04-2025.

Site de l’ancien « bloc 38 » sur la moraine de Garin.

L’étude des glaciers et de leurs traces anciennes a été un autre sujet de recherche très important pour Trutat, dès le début de sa carrière. 1 Dès 1873, il tente de mettre en place une station de suivi du glacier de la Maladeta en plantant des piquets pour en étudier la dynamique et il y revient les années suivantes ; il photographie tout le glacier et peut affirmer qu’il a entamé une phase de recul par rapport à la décennie précédente. Il va consacrer également beaucoup de temps, avec son ami Maurice Gourdon, à inventorier les blocs erratiques des glaciers du Luchonnais et leur moraines, témoins irréfutables de leur extension passée. Son étude le conduit à affirmer qu’il y a eu probablement deux grandes époques de glaciation. C’est un travail de fourmi… des centaines de blocs sont inventoriés et localisés, des dizaines sont photographiés ; Trutat signale par ailleurs qu’il faut faire vite, car de nombreux blocs ont déjà été détruits par les agriculteurs, qui en tirent du matériau pour construire des terrasses de culture, comme le montrent les photos 9 et 10.

MHNT.Pha.1521.T.040 : Luchonnais, bloc erratique sur la moraine de Garin. Photo E. Trutat. Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×22). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe : « Luchon : bloc erratique à Oo ». © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

On peut discerner à gauche du bloc une dame qui est probablement Caroline, l’épouse de Trutat.

Luchonnais, bloc erratique sur la moraine de Garin. Crédit photo : J.P. Métailié, 14-04 2024.

Le versant de la moraine, autrefois intensément cultivé avec un aménagement en terrasses, est actuellement en cours d’enfrichement, mais le bloc, en contrebas du rebord de la terrasse morainique, est assez visible et facile à retrouver.

Mais de nombreux blocs, de petite taille ou bien monumentaux, restent en place. Le « bloc calé » (photos 11 et 12) en est un exemple. Trutat a également exploré la vallée du Gave de Pau, notamment la montagne du Béout, au-dessus de Lourdes, en compagnie de son ami Félix Regnault (Photos 13 et 14).

MHNT.Pha.1521.E.008 : Le Béout, bloc erratique (vers 1880). Photo E. Trutat. Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×21). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe : …« Lourdes : bloc erratique ». © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

On voit Félix Regnault, qui donne l’échelle. D’autres photographies montrent des gardes forestiers ; Trutat était fréquemment accompagné par des représentants de l’administration forestière.

Le Béout, bloc erratique. Crédit photo : J.P. Métailié, 08-03-2011.
Lourdes, bloc erratique sur la crête du Béout. Cliché E. Trutat, vers 1880. Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×21). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe : … « Lourdes : bloc erratique ». MHNT.Pha.1521.E.004.© Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Le site, qui domine la vallée de près de 400 m, est le témoin de l’expansion maximale du glacier, qui a surmonté le Béout et s’est étalé dans tout le bassin de Lourdes en contrebas ; la crête du Béout est jonchée de blocs granitiques provenant des massifs de Cauterets et du val d’Azun, présentant des situations spectaculaires de « blocs perchés » (photos 15 et 16) qui méritent l’excursion.

Bloc perché sur le Béout. Crédit photo : J.P. Métailié, 08-03-2011.
Lourdes, coups de gouges. Cliché E. Trutat. Plaque négative au gélatino-bromure d’argent (format 8×9). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe : …« Lourdes, coups de gouge ».MHNT.Pha.89.L.167 © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Sur le même site, qui est une colline calcaire, Trutat observe également des phénomènes d’érosion karstique, qu’il appelle « coups de gouge » (photo 16), terminologie qui n’est plus en usage. Le terme décrit aujourd’hui des petites formes en creux, de dimensions centimétriques à décimétriques, localisées sur les parois ou sur le sol rocheux d’un conduit souterrain. Ce que voit Trutat est maintenant appelé une érosion en rigoles dans un lapiaz, mot d’origine jurassienne, qui désigne des formes créées par la dissolution des carbonates sous l’action des eaux de ruissellement.

Trutat explore également la vallée de l’Ariège, accompagné là-aussi de Félix Regnault (photo 17). Il explore avec lui la grotte de Lombrives en Ariège, qui a déjà été étudiée par Garrigou, et découvre des blocs erratiques à l’intérieur de la grotte (photo 18) ; il en fera une communication à l’Académie des sciences en 1885 sur « Les traces glaciaires dans la grotte de Lombrives ». Il y décrit le cheminement apparent du glacier tout du long de la grotte, où il a laissé des blocs volumineux, de plusieurs mètres cubes.

MHNT.Pha.1521.A.001 : Le Castelet, bloc erratique. Cliché E . Trutat (vers 1880). Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×21). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe : …« Ax : bloc erratique au Castillet…avec Regnault ».© Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Ce bloc s’appelle localement le « Roc de la Gadire ».

MHNT.Pha.1521.A.014 : Blocs erratiques, grotte de Lombrives. Cliché E. Trutat (1884). Plaque négative au gélatino bromure d’argent (format 15×2). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur l’enveloppe : …« grotte de Lombrives : blocs erratiques ». © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Trutat a développé une technique de photographie dans les grottes avec une lampe à magnésium, mais ici, à proximité de l’entrée de la grotte, on peut noter l’utilisation de bougies…

De quand datent les glaciers ?

Au-delà de l’étude des glaciers actuels, l’objectif de Trutat était d’approfondir la chronologie du Quaternaire dans les Pyrénées. Y a-t-il eu plusieurs glaciations ? Et quelle en serait la chronologie? « Jusqu’alors en effet (juin 1874), d’un bout à l’autre du massif central des Pyrénées, le plus riche en dépôts glaciaires, je n’avais pu observer la moindre variation. Mais dans l’opinion de quelques géologues, il y aurait eu deux périodes glaciaires dans les Pyrénées, et la plus ancienne remonterait à l’époque tertiaire. Trutat va donc entamer une étude des sédiments des piémonts, où l’on rencontre des formations sédimentaires du Pliocène (fin de l’ère tertiaire). On le retrouve ainsi au pied du massif du Canigou, dans la vallée du Tech, au Boulou, pour un travail de terrain dont il tire en 1875 une communication dans les comptes rendus de l’Académie des Sciences : « En mars 1875, j’ai pu rencontrer des points de contact entre le pliocène et le glaciaire. Mes observations porté sur la partie inférieure de la vallée du Tech. En face du village du Boulou s’étend une magnifique moraine, moraine des Trompettes, dernier reste du dépôt gigantesque qui barrait la vallée, et que les eaux du Tech ont peu à peu démantelé en produisant des coupes naturelles d’une netteté parfaite ».

« Une coupe relevée en face du moulin de Roué (usine à talc) montre les dépôts glaciaires reposant sur des marnes bleues fortement relevées vers le nord-nord-ouest, et se reliant aux dépôts pliocènes de Nidolères et de Banyols ». « Si l’on remonte le cours du Tech jusqu’au village du Boulou, on se trouve en présence d’un escarpement de près de 30 mètres d’élévation, tout entier composé de matériaux de transport ; les marnes bleues n’apparaissent pas en ce point ». Enfin: « … mes recherches m’ont fait voir dans le ravin inférieur de Nidolères les couches relevées du glaciaire ancien supportant les marnes bleues fossilifère dont l’âge est parfaitement connu et qui appartiennent au Pliocène ».

Le Boulou : discordance entre le miocène et le quaternaire. Cliché Trutat, plaque négative au collodion (format 13×18). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur enveloppe : « Le Boulou : discordance entre le miocène et le quaternaire émulsion collodion ». Plaque endommagée renforcée par une contre-plaque. MHNT.Pha.138.b90.E.005 © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.
Le Boulou : sédimentation alluviale. Cliché Trutat, plaque négative au collodion (format 13×18). Inscription manuscrite par Eugène Trutat sur enveloppe : « Le Boulou – moraine, tanin ».MHNT.Pha.138.b90.E.002 © Fonds Eugène Trutat, Muséum de Toulouse.

Il est difficile aujourd’hui de retrouver les lieux décrits par Trutat, après 120 années marquées à la fois par des crues majeures (notamment celle d’octobre 1940) qui ont considérablement érodées les berges du Tech et par la végétalisation et le reboisement rapide au cours des dernières décennies. Mais il semble qu’on peut relier sans trop d’erreur la première description avec la photo 19 (qui n’est pas légendée de façon précise), où l’on peut discerner des strates marneuses à fort pendage surmontées par une sédimentation alluviale. De même, la photo 20 correspond à la deuxième description, d’une falaise de sédiments alluviaux. Les observations de Trutat l’amènent in fine à conclure qu’il y avait bien eu deux phases glaciaires, et que « … la position du glaciaire ancien de Nidolères, au-dessous des marnes pliocènes, nous oblige à regarder comme tertiaire la première époque glaciaire des Pyrénées », rejoignant ainsi la position des géologues cités au début de son texte.

On sait depuis que les interprétations de Trutat sont erronées, comme celles de bien d’autres auteurs de l’époque ; il voit dans les sédiments au niveau du Boulou des moraines laissées par des glaciers descendant des cirques du Vallespir et du Canigou et formant une langue arrivant jusque dans la plaine, comme ce qui s’est passé dans les vallées des Pyrénées centrales. Mais il ne s’appuie sur aucune étude en amont et il confond moraines et sédiments fluvio-glaciaires. Son erreur doit être relativisée car elle est alors très répandue, la géologie du quaternaire est une science neuve, en cours d’élaboration à cette époque et la chronologie des glaciations reste encore le sujet de nombreuses controverses ; les travaux approfondis sont rares. Mais Trutat, qui fait partie des précurseurs en ces années 1870, ne va pas participer au développement de la glaciologie et de la géomorphologie des montagnes. Il va continuer de visiter les glaciers, de photographier les blocs erratiques, mais ses activités en tant que conservateur du Muséum vont l’accaparer de plus en plus et l’empêcher d’approfondir ses travaux initiaux. Émile Cartailhac le regrettait, dans la notice nécrologique qu’il lui consacre en 1911 pour la Société archéologique du Midi : « Il avait particulièrement étudié les blocs erratiques. Il avait pris plaisir, avec son ami M. Maurice Gourdon, à dresser autour de Luchon l’inventaire des principaux, et ces premiers travaux avaient donné beaucoup d’espérance aux géologues peinés de voir que dans les Pyrénées les études glaciaires sont moins avancées que partout ailleurs. M. Trutat ne persévéra pas. »

Précurseur, mais pas fondateur…

La géologie est au XIXe siècle une science en pleine évolution ; la glaciologie est balbutiante et la géomorphologie n’existe pas avant le début du XXe siècle. Dans les Pyrénées, ce sont des contemporains de Trutat, comme Franz Schrader et Ludovic Gaurier, qui vont approfondir la connaissance des glaciers et de la géographie de la chaîne, mais la recherche scientifique sur les montagnes va se concentrer désormais sur les Alpes.

Carte des glaciers anciens des Pyrénées, par A. Penck, 1884.
Extrait du BSHNT, 1885.
Albrecht Penck et Eduard Brückner, auteurs des 3 volumes sur « Die Alpen im Eiszeitalter / Les Alpes à l’époque glaciaire », 190

Paradoxalement, c’est un géologue allemand, Albrecht Penck, qui a réalisé la première synthèse cartographique des glaciers pyrénéens en 1883, grâce à des allocations d’étude du Ministère des cultes de Bavière et de la fondation Karl-Ritter de Leipzig… Il connaît bien les études sur les glaciers en France et considère que dans les Pyrénées « tous ces travaux isolés qui ont contribué puissamment à l’étude des anciens glaciers pyrénéens, ne fournissent que difficilement une vue d’ensemble, et aucun d’eux ne donne de documents sur la limite des neiges pendant la période glaciaire ». Il ne va pouvoir rester qu’un mois et demi sur le terrain, et ne pourra visiter que la moitié occidentale de la chaîne, de la Garonne jusqu’au Pays Basque. Les résultats qu’il en tire sont publiés en 1883 en Allemagne, et publiés en 1885, traduits en Français, dans le Bulletin de la Société d’Histoire Naturelle de Toulouse. Ils sont accompagnés d’une carte générale de l’extension passée des glaciers dans les Pyrénées (photo 21). Penck considère que ces résultats sont très incomplets, mais qu’il peuvent servir à des travaux ultérieurs. Ces recherches ne sont effectivement qu’un petit épisode dans la carrière scientifique et universitaire de Penck qui, lui, est un fondateur. En 1894 il va publier un des ouvrages majeurs de la géomorphologie « Morphologie der Erdoberfläche / Morphologie de la superficie terrestre« . C’est aussi lui et Eduard Brückner, en 1909, qui vont établir dans leur somme de 3 volumes sur « Die Alpen im Eiszeitalter / Les Alpes à l’époque glaciaire », la chronologie des quatre grandes glaciations du Quaternaire dont ils ont identifiées les traces sédimentaires sur le piémont alpin de la Bavière. Cette classification va être une des base de l’étude du Quaternaire européen durant le XXe siècle (photo 22).

Il est douteux que Trutat, membre de la Société d’Histoire Naturelle de Toulouse, n’ait pas lu la publication de Penck (qui a rencontré Trutat et le cite à plusieurs reprises) dans le bulletin de la société, mais ce travail remettait en question le sien en particulier sur les « moraines » du Boulou. En 1894, dans son ouvrage sur « Les Pyrénées », il reprendra intégralement le texte de sa communication de 1875, mais il n’est plus dans la course.


Cet article fait écho à l’exposition photographique Reliefs du temps présentée sur la passerelle du Jardin botanique Henri Gaussen du 02 octobre 2026 au 31 janvier 2027, qui rassemble une sélection d’archives photographiques du fonds Eugène Trutat (1840-1910), directeur du Muséum de Toulouse de 1890 à 1900 et pionnier de la photographie scientifique. Saisies à la fois comme objets d’études et sources de contemplation, elles dévoilent un monde minéral, souvent monumental, où le regard du savant rencontre celui du photographe.

Retrouver toutes les photos de l’exposition Reliefs du temps ainsi que celles de cet article sur la plateforme publique de la Photothèque du Muséum : https://phototheque.toulouse-metropole.fr/toulouse-museum/home (cliquez sur l’accès Grand Public et choisissez la sélection « Regards géologiques – Eugène Trutat).


Références bibliographiques

Les références cotées sont consultables à la Bibliothèque Cathailhac du Muséum de Toulouse.

  • Cartailhac, E. Notice sur M. Eugène Trutat, membre libre (ancien membre résident), 1840-1910.inBulletin de la Société archéologique du Midi, Toulouse: [s.n.], 1911, p. 173-178. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k122679w/f192.item
  • Gourdon, M. et Trutat, E. Catalogue des blocs erratiques de la vallée de L’Arboust (Pyrénées de la Haute-Garonne), in BSHNT, 1878, n°12, p.188.
  • Cote : C 5819 / Réserve Bibliothèque Cartailhac. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65549679/f196.item
  • de Malafosse, L. 1889. Les gorges du Tarn et Montpellier-le-Vieux. BSGT, n° 5-6, pp 241-344.
  • Penck, A. 1885. La période glaciaire dans les Pyrénées. Extrait des Mittelungen des Veireins für Erdkunde zu Leipzig, 1883. BSHNT, XIX, 1885. 107-200 (avec une carte H.T.)
  • Trutat, Eugène.
    • Le Muséum d’Histoire Naturelle. in L’Illustration du Midi, Juillet-Août 1865,n° 122-123-124. Toulouse-1 BU Arsenal, cote Resp 86144.
    • Essai sur les Pyrénées, Bull. Soc. Histoire Nat. Toulouse. 1874, VIII, 379-411
  • Cote P 24, Tome 8-9 / Réserve Bibliothèque Cartailhac ; https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6555448j/f383.item
    • Mémoire sur les dépôts glaciaires de la vallée inférieure du Tech. 1875, BSHNT. IX, 178-182
  • Cote P 24, Tome 8-9 / Réserve Bibliothèque Cartailhac. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6555449z/f176.item ;(MHN) P24 Tome 008-009
    • Montpellier-le-Vieux. Bull. Soc. Géographie de Toulouse. 1885, n° 7, 191-204. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54776538/f31.item
    • Phénomènes glaciaires observés dans la grotte de Lombrives. 1886, BSHNT. XX, 35
  • Cote P 24, Tome 19-21 / Réserve Bibliothèque Cartailhac. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6558798d/f266.item ; (MHN) P24 Tome 010-012 1876-1878
    • Les Pyrénées : les montagnes, les glaciers, les eaux minérales, les phénomènes de l’atmosphère, la flore, la faune et l’homme. Avec illustrations de MM. de Calmels, Dosso, Sadoux. Paris : J.-B. Baillière 1894, 371p. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9637906v/f7.highres
    • Matériaux pour l’étude des anciens glaciers des Pyrénées : blocs erratiques du versant nord. (rapports à Monsieur Daubrée, Président de la Commission des blocs erratiques). BSHNT, 1899, n°32, pp 77-148. Cote P 24, Tome 31-33 / Réserve Bibliothèque Cartailhac. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65565360/f85.item ; (MHN) P24 Tome 031-033 1897-1900

Ouvrages et articles sur Eugène Trutat

  • Bordes, F. et Labails, M.-D. (dir.). Eugène Trutat, savant et photographe.2011, Toulouse, Éditions du Muséum de Toulouse. 240p.
  • Cote 011.430 EUG / Bibliothèque Cartailhac
  • Duranthon, F. et Ripoll, F. Documents inédits d’Eugène Trutat sur l’exploitation des phosphorites du Quercy. 2006, Strata, 1-13. pp 37-45
  • Cote P 360 / Réserve Bibliothèque Cartailhac. https://www.researchgate.net/profile/Francis-Duranthon/publication/237562651
  • Gaillard, F. Sciences, enseignement et photographie : les indissociables activités d’Eugène Trutat (1840-1910). in : La plaque photographique : un outil pour la fabrication et la diffusion des savoirs (XIXe-XXe siècle). 2019, Presses universitaires de Strasbourg, pp 205-218.
  • Cote C 7892 / Réserve Bibliothèque Cartailhac. https://ut3-toulouseinp.hal.science/hal-03643788/