Peut-on domestiquer les poissons ?
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Article rédigé par
NOÉMIE VERSTRAETE, co-muséographe de l’exposition temporaire « Domestique-moi si tu peux ! »
Les poissons sont omniprésents dans notre quotidien : dans nos assiettes, dans nos aquariums, sur les marchés… Pourtant, ils ont tous une biologie et des origines différentes. Certains sont issus de la pêche, d’autres de l’aquaculture, avec des degrés variés de domestication.
Dans un article précédent, nous avons défini le terme domestication. Penchons-nous sur celle tout à fait singulière du poisson. Elle illustre des histoires de domestication récentes, rapides, et les frontières complexes qui existent entre domestique et sauvage.
Le Monde de Nemo (Pixar, 2003) raconte l’histoire éponyme d’un Poisson-clown du Pacifique. Au début du film, il est capturé par un bateau de pêche et rejoint l’aquarium d’un dentiste. Après de nombreuses péripéties, il parvient à s’échapper. Il retrouve alors l’océan et son père Marin, parti à sa recherche avec son compagnon de route, Dory, un Poisson-chirurgien bleu.
En filigrane, ce film d’animation critique les effets néfastes de la captivité de poissons sauvages dans des aquariums, à des fins esthétiques. Paradoxalement, le succès du film a considérablement augmenté le nombre d’adoptions de poissons-clown et de poissons-chirurgien bleu, jusqu’à mener à leur surexploitation.


Parmi tous les poissons d’aquarium, seules 5 espèces sont considérées comme domestiques dans la législation française1: le poisson rouge (Carassins auratus), la carpe Koï (Cyprinus carpio), le guppy (Poecilia reticulata), le danio (Brachydanio rerio) et le combattant (Betta splendens).
Dans cette liste, les poissons élevés pour notre alimentation n’apparaissent pas, du saumon à la truite, en passant par le tilapia…
Pourtant, au milieu des années 2010, nous avons franchi un cap important. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les quantités produites en aquaculture pour la consommation humaine ont dépassé les captures de la pêche. Aujourd’hui, un poisson sur deux que nous consommons est un poisson d’élevage. Cette augmentation rapide des quantités de poissons d’élevage a été possible par la mise en place de techniques très innovantes et rationalisées, qui reposent sur un contrôle complet du cycle de vie du poisson en captivité. A bien des égards, ce contrôle constitue un processus de domestication très abouti…
Poisson élevé = poisson domestiqué ?
Les origines de l’élevage des poissons
Les origines anciennes de l’aquaculture sont encore mal connues. Les premiers essais d’élevage de poissons pour la consommation humaine pourraient remonter à plus de 8 000 ans, avec la carpe commune (Cyprinus carpio) dans la province du Henan, en Chine. On trouve également quelques traces d’élevage sur des tombes égyptiennes datant d’environ 3 500 ans, illustrant un certain contrôle de l’humain sur la reproduction du Tilapia du Nil (Oreochromis niloticus) dans des bassins d’irrigation.
Le début de l’élevage intensif des poissons
Jusqu’au début des années 1950, la majorité des produits aquatiques consommés à travers la planète proviennent de la pêche. Au début des années 1970, plusieurs espèces de poissons sont testées pour être élevées de façon intensive, notamment en Norvège. Parmi elles, la truite commune (Salmo trutta), l’omble chevalier (Salvelinus alpinus) et le saumon de l’Atlantique (Salmo salar). Ce dernier a été, de loin, le meilleur candidat. Dans les années 1980, la demande mondiale en poissons explose, et avec elle, l’aquaculture.
Le saumon, aliment planétaire
Dans le monde entier, le phénomène de « MacDonaldisation », c’est-à-dire le remplacement des restaurants locaux par des restaurants franchisés, accentue l’uniformisation des modes de consommation. De la même façon, on assiste à une forme de « sushisation » de la consommation des produits aquatiques, et à une demande exponentielle voire démesurée du saumon.
Le saumon est passé en quelques décennies du statut de poisson sauvage en voie de disparition, prisé des pêcheurs sportifs et consommé en de rares occasions, à celui d’un poisson de grande consommation, ayant conquis la planète. On est loin des millénaires qui ont été nécessaires à l’évolution d’espèces d’animaux domestiques plus anciennes (chien, cheval, cochon…).
Et pour cause : les moyens mis en œuvre pour adapter les poissons à la consommation humaine et à l’environnement captif sont bien plus techniques, maîtrisés et largement financés. Les programmes d’élevage de poissons se concentrent avant tout sur l’augmentation de la taille et l’accélération de la croissance. Ces manipulations zootechniques n’ont plus rien à voir avec des processus d’élevages primitifs.

Le saumon de l’Atlantique est d’ailleurs le premier animal à avoir été modifié génétiquement pour la consommation humaine. Ce saumon GM AquAdvantage a été mis au point au Canada, en introduisant un gène d’hormone de croissance provenant du saumon quinnat (Oncorhynchus tshawytscha) et de gènes provenant de la loquette d’Amérique (Zoarces americanus) dans des œufs de saumon de l’Atlantique. L’objectif : produire des saumons qui se développent plus rapidement.

Dispositif interactif « Comment domestiquer ? », étape « saumon », présenté dans l’exposition « Domestique-moi si tu peux ! ». CC BY-SA 4.0 Muséum de Toulouse
Les risques environnementaux de l’aquaculture intensive
L’aquaculture pose des problèmes environnementaux non négligeables. Plusieurs systèmes d’élevage sont possibles, notamment dans des cages en étang ou en mer. Dans ce cas, des interactions génétiques entre les poissons sauvages et les poissons domestiques sont possibles. L’aquaculture de masse détruit les écosystèmes, en produisant un apport excessif de matières organiques autour des cages. La proximité très forte entre les individus facilite la transmission de maladies (comme les poux des saumons par exemple). Elle nécessite parfois un recours massif aux antibiotiques, qui se retrouvent ensuite en grande quantité dans la chair du poisson. Dans les vingt dernières années, l’alimentation des poissons d’élevage a peu à peu été remplacée par des huiles et protéines végétales, au détriment d’aliments issus de petits poissons sauvages.

Aerial-drone – stock.adobe.com
Passion poissons
En France, environ 40 % des animaux de compagnie sont des poissons, domestiques ou non2. C’est plus de 3 fois plus que le nombre de chiens ! Cela peut s’expliquer par le fait qu’un aquarium peut contenir beaucoup de poissons, que les poissons vivent en moyenne moins longtemps que les chiens… Quoi qu’il en soit, la part de poissons dans nos foyers est loin d’être négligeable.
La domestication du poisson rouge
Le poisson rouge est l’un des poissons d’aquarium les plus populaires dans le monde. Son élevage semble parfaitement maîtrisé en Chine, sous la dynastie Tang (618-907). Au Japon, sa première mention remonte au XVIe siècle. Sélectionné pour son apparence, il était si rare et si cher que seuls les plus fortunés pouvaient en adopter.
Grâce au développement des transports modernes, les années 1850 voient naître une véritable passion pour les aquariums : l’aquariophilie. Un large éventail d’espèces de poissons est alors élevé en captivité par des particuliers. Cet intérêt connaît une accélération dans années 1970, dans un contexte où les échanges internationaux permettant d’acquérir un poisson exotique sont facilités.
Pour le cas des poissons rouges, une seule espèce de carassin doré a donné naissance à des centaines de variétés aux formes et couleurs atypiques. Ces transformations, loin d’être naturelles, sont le fruit de nombreuses sélections de poissons. La couleur grise sauvage a donné naissance à des poissons domestiques jaune, orange, ou rouge. D’où son nom de poisson rouge en français, ou de Goldfish (poisson doré) en anglais.
Le poisson rouge incarne l’animal de compagnie idéal : petit, pas cher, facile à adopter… et à remplacer. Chacun pouvait s’en procurer un facilement, voire le gagner dans une kermesse ou une fête foraine, et repartir avec un petit sac plastique contenant le poisson. en France, il faut attendre la loi du 30 novembre 2021 qui renforce la protection des animaux domestiques pour que cette pratique soit strictement interdite.


A Hong-Kong, un des premiers exportateurs de poissons exotiques au monde, ce marché original est connu pour ses innombrables sachets de poissons rouges et autres poissons d’aquarium, d’eau douce comme d’eau salée.
Carpe koï, danio, combattant et autres guppys
La carpe aurait été domestiquée en Asie du Sud-Est vers 3 500 avant J.-C. A l’origine, elle a probablement été élevée pour sa chair. C’est au Japon que sa popularité atteint des sommets. Dans les années 1910, l’élevage des carpes koï à partir d’une variété chinoise se développe. Il s’accélère après 1945. Peu à peu, la sélection génétique a permis d’accroître la diversité de motifs et de couleurs des carpes. Aujourd’hui, près de 120 variétés sont commercialisées.
D’autres poissons d’aquarium ont été domestiqués pour d’autres raisons que des raisons ornementales.
C’est le cas du Danio rerio, aussi appelé poisson-zèbre, très utilisé en recherche. Son embryon est transparent et se développe à l’extérieur du corps de la femelle. Il est donc facilement accessible. Cette particularité permet d’observer directement ses différents systèmes : nerveux, sanguin, sensoriel ou encore cardiaque. Son génome est entièrement séquencé et environ 70 % de ses gènes sont communs à ceux de l’humain. Cela en fait un modèle pertinent pour l’étude de nombreuses maladies. Des outils de manipulation génétique très efficaces existent chez le poisson-zèbre. Ils permettent de créer rapidement des modèles de maladies humaines. Il est très facile à élever, se reproduit rapidement et en grande quantité. Il est également apprécié des aquariophiles débutants, car considéré comme pacifique, docile et robuste.
A l’inverse, le combattant a plu pour son comportement agressif. Sa domestication a été motivée par une volonté d’organiser des combats similaires à ceux des coqs. C’est dans un second temps que son apparence lui a valu l’attention des aquariophiles. Évidemment, sa cohabitation avec d’autres poissons est difficile…

Le guppy, lui, a initialement été introduit dans de nombreux pays pour lutter contre les moustiques… puis repéré pour les couleurs vives des mâles. Facile à élever, pas cher, il est l’un des candidats idéal pour les aquariophiles débutants.
Certaines espèces de poissons ont été choisies pour leur beauté, leur facilité d’élevage, ou au contraire, pour leur rareté, leur caractère hors du commun. Aujourd’hui, les conditions d’obtention de nombreuses espèces de poissons non domestiques se sont durcies. Il faut disposer d’autorisations, tant pour le prélèvement ou le commerce que pour la détention.
Conclusion
Si l’on considère la domestication comme la maîtrise de l’ensemble du cycle de vie d’un animal sur plusieurs générations produites en captivité, alors un certain nombre de poissons d’élevage cochent les cases, à des degrés différents. Ces individus élevés ont suffisamment divergé de leurs ancêtres sauvages pour présenter certaines caractéristiques qui leur sont propres. Ils ont été améliorés par une sélection artificielle très poussée, pour grandir et grossir plus vite, ou pour avoir des couleurs et motifs attrayants.
Aujourd’hui, notre sécurité alimentaire repose sur un nombre restreint d’espèces de poissons. Sur les quelques 730 espèces d’élevage (donc pas forcément domestiquées), 17 représentent à elles seules 60 % de la production aquacole mondiale en volume ! Car finalement, il n’est pas si facile de domestiquer et de contrôler complètement le cycle de vie d’un poisson…
Références principales
- Valérie Chansigaud, Histoire de la domestication animale, Paris, Delachaux et Niestlé, 2020.
- Jean-Denis Vigne, Aux origines de la domestication animale, Versailles, Éditions Quae, 2025.
- « Le saumon atlantique, un animal domestique ? », Espèces n°50, Dossier domestication, décembre 2023.
- Rapport de la FAO 2024, « La Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2024. La transformation bleue en action ».
- « Chapitre 6- Génétique de la domestication des poissons en aquaculture », Fabrice Teletchea, dans Génétique des domestications, sous la direction de Georges Pelletier, Iste éditions, 2024.
- Marc Vandeputte, Joël Aubin, Françoise Médale, Edwige Quillet, Éric Duchaud, et al.. Vers une pisciculture durable à hautes performances environnementales. Innovations Agronomiques, 2011, pp.179-188.
- Académie d’agriculture de France, 03/04/2024 : Les domestications animales et végétales passées et à venir. 1:01-1:30-La domestication récente des poissons et des insectes, par Fabrice TELETCHEA.
- Podcast Avec sciences, Poissons rouges : des malformations créées par la domestication | France Culture, 15 novembre 2024.
- https://www.vigilanceogm.org/les-ogm/saumon [consulté le 02/12/2025]
- Utilisation d’animaux à des fins scientifiques dans les établissements français – Enquête statistique 2023 du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.
Notes
- Selon l’arrêté du 11 août 2006 fixant la liste des espèces, races ou variétés d’animaux domestiques.
- Source : Population animale – Facco
Image d’en tête : Le joueur de rugby Vincent Cantoni à la poissonnerie du marché Victor Hugo (Toulouse).
Crédit : Mairie de Toulouse, Archives municipales, 53Ri507.
