Zoothérapie et médiation animale : vers de nouvelles pratiques de soin ?
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Article rédigé par
VÉRONIQUE SERVAIS, enseignante chercheuse, Laboratoire d'Anthropologie Sociale et Culturelle, Université de Liège
Apparues à la fin des années 1960, la zoothérapie et la médiation animale connaissent aujourd’hui un fort essor dans les champs du soin, du social et de l’accompagnement psychologique. Mais derrière cet engouement, ces pratiques soulèvent de nombreuses questions : efficacité thérapeutique réelle, validation scientifique, usages abusifs du terme de « thérapie » et respect du bien-être animal. À partir d’une analyse critique des recherches existantes, cet article explore les enjeux, les limites et le potentiel réel des pratiques de soin associant des animaux.
Zoothérapie et médiation animale : de quoi parle-t-on vraiment ?
On parle beaucoup aujourd’hui de médiation animale, et les pratiques qui s’en réclament ne cessent d’essaimer et de se diversifier. C’est ainsi que de plus en plus de maisons de retraite acceptent les visites de chiens, de chats ou de petits rongeurs. Des chiens sont introduits dans certains instituts psychiatriques ou au sein de services de soins palliatifs ; ailleurs on propose à des adolescents en détresse ou à des détenus purgeant de longues peines de rencontrer des chevaux. Il s’avère que sous l’intitulé assez général de « médiation animale », des praticiens (éducateurs et éducatrices spécialisées, psychologues, assistants et assistantes sociaux, etc.) cherchent à approfondir et améliorer leur travail d’aide et de soin en y associant un ou plusieurs animaux.
Ces pratiques sont-elles validées scientifiquement ou ne sont-elles qu’une mode passagère ? Et comment éviter une nouvelle exploitation des animaux, à l’heure où un mouvement en faveur du respect des formes de vies animales se fait jour en France ?

L’usage problématique du terme de « zoothérapie »
Depuis toujours, la question de l’évaluation et de la validation scientifique des pratiques de médiation animale pose problème. Ces pratiques existent et se développent continûment depuis le milieu des années soixante-dix, mais dès ce moment elles furent contestées et ce pour plusieurs raisons. D’abord, les premières études publiées (Levinson, 1962 ; Corson & Corson, 1974 ; Mugford & M’Comisky, 1975) faisaient état de changements si spectaculaires chez les patients concernés que c’était quasi miraculeux – donc douteux (cf. Odendaal, 2000).
Ensuite, parce qu’au fur et à mesure que les pratiques se multipliaient, le terme de « zoothérapie » a rapidement perdu son sens, à force d’être utilisé pour désigner des choses très différentes. Accompagné de son chien, chacun pouvait prétendre faire de la « zoothérapie » alors même que ce qu’il faisait s’apparentait plutôt à une activité récréative. Avec le terme « zoothérapie », le dispositif lui-même semblait garantir l’efficacité, l’accent étant mis sur la présence d’un animal et non sur la formation de l’intervenant ou la nature de l’intervention, ce qui laissait place à des dérives.
Ainsi, dès 1984, Beck et Katcher considéraient qu’il fallait distinguer clairement entre l’usage récréatif d’animaux, impliquant des réponses émotionnelles positives, et la thérapie. Et ils ajoutaient cette précision : « on ne devrait pas conclure qu’un événement qui est apprécié par les patients est nécessairement une thérapie » (Beck et Katcher, 1984, cités par Kruger et Serpell, 2006 : 22). Mais ces recommandations n’ont pas vraiment été suivies. En effet, vingt ans plus tard, en 2006, Kruger et Serpell constatent que « le terme de thérapie assistée par l’animal (Animal-Assisted-Theray, AAT) continue d’être appliqué à un ensemble de programmes qui ne méritent pas le terme de thérapie au sens scientifique ou médical du terme » (Kruger et Serpell, 2006 : 22) (C’est à dire qui implique un diagnostic, un objectif et un choix d’un traitement approprié).
Une grande diversité de pratiques et de cadres d’intervention

Cette confusion des genres a donc amené une grande méfiance de la part du corps médical et du monde de la psychologie en général. Si chacun peut s’autoproclamer « zoothérapeute » pourvu qu’il soit accompagné d’un chien ou de tout autre animal familier, quelle confiance accorder à ces pratiques ? De ce point de vue, le terme de « médiation animale » est plus judicieux, car il désigne avant tout un cadre au sein duquel un mode de communication spécifique, dans lequel l’animal joue un rôle prépondérant, peut prendre place (de Villers & Servais, 2016). Mais il ne préjuge pas des objectifs ni du protocole qui sous-tendent l’intervention, ceux-ci devant être précisés au cas par cas.
On le voit, les pratiques de médiation animale sont extrêmement diversifiées. Elles mobilisent des protocoles variés pour des publics et des pathologies qui le sont tout autant (syndrome de Stress Post Traumatique, dépression, anxiété, troubles du spectre autistique, difficultés motrices, handicap mental, psychoses, maladies neurodégénératives, troubles de la personnalité, etc.), et sont mises en place par des intervenants issus de disciplines diverses, avec des objectifs qui diffèrent d’un projet à l’autre.
Des pratiques dont l’efficacité est difficile à quantifier
Dès le début des années quatre-vingt, un très grand nombre d’études ont cherché à prouver les effets positifs des animaux de compagnie sur la santé humaine, ainsi que l’efficacité de programmes de zoothérapie. Aujourd’hui encore, de nombreuses études sont publiées. Mais elles peinent à atteindre le degré de rigueur exigé par la « médecine par les preuves ». Par exemple, en 2018, une méta-étude a examiné toutes les publications scientifiques consacrées à la thérapie assistée par les animaux chez les adultes, toutes pathologies confondues, au cours des 20 dernières années (Charry-Sanchez et al, 2018). Les auteurs concluent que, quoique les études examinées rapportent des résultats positifs pour la dépression, la démence, la schizophrénie, le stress post-traumatique et le déclin cognitif, aucun des résultats n’est véritablement concluant, car toutes les études possèdent des faiblesses méthodologiques.
Au-delà de l’évidence-based medicine : l’expérience de la rencontre
Par exemple, les évaluations se font rarement en double aveugle et l’assignation à un groupe (expérimental ou témoin) ne se fait pas au hasard, car il faut s’assurer que les patients apprécient les animaux et sont volontaires. La diversité des pratiques et des objectifs, mentionnés plus haut, rend également difficiles l’accumulation et la consolidation des preuves.
Mais il y a peut-être aussi des raisons plus profondes qui expliquent la difficulté à prouver l’efficacité thérapeutique des pratiques de soin par le contact animalier à partir de protocoles calqués sur ceux de l’« evidence-based medicine ». On peut en effet se demander s’il est raisonnable de chercher à établir l’efficacité thérapeutique des animaux comme s’il s’agissait de substances chimiques ou de pratiques standardisées, dont les effets devaient être identiques pour tout le monde.
Aujourd’hui on convient que les « effets thérapeutiques » des animaux sont d’abord de l’ordre d’une rencontre qui vient faire sens, de l’ouverture à des sensations, de la remobilisation des émotions et des ressentis corporels dans un contexte bienveillant, d’un travail de resocialisation à partir d’un partage d’affects avec les animaux, d’une redistribution de l’attention du thérapeute vers la dimension non verbale de la communication, de l’entrée en relation avec un autrui moins menaçant pour le soi, et de la capacité du thérapeute ou de la thérapeute (ou du personnel soignant, forme épicène) à se saisir de ce nouveau rapport à soi lié à la présence animale (Servais, 2016 ; 2022). Il ne s’agit donc pas d’« effets » qui seraient identiques chez chacun. Dans ce registre, Griffioen et al (2020) ont récemment montré qu’interagir avec un chien avait pour effet d’augmenter la capacité à s’accorder aux rythmes d’autrui chez des enfants porteurs d’un trouble du spectre autistique, mais pas chez des enfants atteints du syndrome de Down. Si on se rappelle que cette synchronie interactionnelle est considérée comme la structure fondamentale de l’intersubjectivité et de la communication humaine (Gratier, 2007), on comprend tout l’intérêt du travail avec des animaux pour celles et ceux qui éprouvent des difficultés à ce niveau.
La physiologie des interactions, et au-delà
Il existe toutefois un registre dans lequel les effets positifs des animaux sont bien documentés et non contestés, c’est celui de la physiologie. Il est connu depuis longtemps (Friedman et al, 1983) que la simple présence d’un chien tranquille diminue la tension artérielle chez des humains soumis à un stress léger. Plus récemment, des dosages de cortisol ont montré que chez des enfants souffrant d’un trouble de l’attachement et placés dans une situation légèrement stressante, la présence d’un chien est plus rassurante que celle d’un adulte ou d’un chien en peluche (Beetz & al, 2012). Par ailleurs, l’échange de regards avec son chien produit de l’ocytocine (chez le maître, mais aussi chez le chien !), l’hormone dite « de la confiance » ou de l’attachement (Nagasawa et al, 2015).
Au-delà de la physiologie, ces quelques éléments laissent penser que c’est dans le registre de l’intersubjectivité, du ressenti de soi et de l’autre à travers un accordage réciproque, de l’enrichissement de la vie sensorielle et de la création d’une aire transitionnelle sécurisée, qui aide les personnes en souffrance à intégrer leur expérience de manière créative, que se situe le potentiel thérapeutique des rencontres avec des animaux.

Médiation animale et bien-être animal : quels enjeux éthiques ?
Revenons à présent à nos deux questions de départ. Ces pratiques sont-elles une mode passagère ? Probablement pas. Car en dépit des difficultés à prouver leur efficacité dans le cadre d’une approche médicale, de nombreuses études rapportent des effets positifs, et de nombreux praticiens et bénéficiaires en mesurent l’intérêt.
Les pratiques de soin associant des animaux sont certes encore marginales, mais elles signalent peut-être le début d’une évolution plus générale au cours de laquelle les animaux et la nature seront convoqués pour aider des êtres humains en souffrance à recréer du lien avec leur environnement humain et non humain.
Enfin, les pratiques de médiation animale seraient-elles un nouvel avatar de l’exploitation animale ? Y a-t-il un risque qu’elles le deviennent ? Dans la sixième édition du Handbook on Animal-Assisted Therapy (2025), Aubrey Fine et ses collègues reviennent sur l’évolution du domaine au cours des dernières décennies (Fine et al, 2025). Ils considèrent que l’une des principales évolutions est la meilleure prise en compte du bien-être des animaux enrôlés dans des pratiques de soin pour des humains. On peut toutefois ajouter que le risque de maltraitance existe toujours, et qu’il est d’autant plus présent que des pressions financières pèsent sur les praticiens et que prévalent des visions simplificatrices de la médiation animale.
Les animaux comme partenaires thérapeutiques
C’est pourquoi il est important de comprendre que « l’effet thérapeutique » des animaux ne tient pas à leur simple nature mais qu’il est le résultat d’un dispositif au sein duquel leur autonomie et leur spontanéité sont cruciales – dans les limites de la sécurité, évidemment. La médiation animale ce n’est pas utiliser des animaux pour « faire du bien » ou de la stimulation sensorielle – ici des peluches ou des robots feront tout aussi bien l’affaire. C’est s’appuyer sur des affects de vitalité, sur l’altérité, l’imprévisibilité et les initiatives d’animaux vivants considérés comme de véritables partenaires par leurs accompagnateurs humains. C’est pourquoi il est crucial d’apprendre à ces thérapeutes à décoder finement les signaux de malaise ou de souffrance de leurs auxiliaires poilus. C’est seulement dans ces conditions que la médiation animale s’éloigne de l’usage d’animaux robotisés.

Références bibliographiques
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- Beetz, A., Julius, H., Turner, D., & Kotrschal, K. (2012). Effects of social support by a dog on stress modulation in male children with insecure attachment. Frontiers in psychology, 3, 352.
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- Friedmann, E., Katcher, A. H., Thomas, S. A., Lynch, J. J., & Messent, P. R. (1983). Social interaction and blood pressure: Influence of animal companions. The Journal of nervous and mental disease, 171(8), 461-465.
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- Griffioen, R. E., van der Steen, S., Verheggen, T., Enders‐Slegers, M. J., & Cox, R. (2020). Changes in behavioural synchrony during dog‐assisted therapy for children with autism spectrum disorder and children with Down syndrome. Journal of Applied Research in Intellectual Disabilities, 33(3), 398-408.
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- Servais V. (2016) Introduire des animaux dans le cabinet du clinicien In J. Englebert et V. Follet (dir), Adaptation : Essai collectif à partir des paradigmes éthologiques et évolutionnistes. Paris, France, MJW Fédition, 129-152
- Servais V. (2022) Découvrir le soi dans la rencontre avec un animal. Dans D. Giroux, C. Deslandes & D. Jaclin (2022). Parler Avec les Animaux. Les Presses De l’Université de Montréal, 131-168
Image d’en tête : Yoga chèvre. Une photographie à retrouver aussi dans l’exposition « Domestique-moi si tu peux ! » du Muséum de Toulouse, France.
Crédit : Central Washington University – flickr.com
