Une agriculture écologiquement intensive fait-elle sens ?
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Article rédigé par
JEAN-PIERRE SARTHOU, Professeur à l’INP de Toulouse et à l’ENSAT, chercheur à l’INRAE sur la protection agroécologique des cultures
L’agroécologie n’est ni une mode, ni une lubie, ni un nouveau dogme agricole. C’est le retour aux fondements de l’agronomie éclairée par l’écologie, deux disciplines historiquement liées, même si cette dernière, non conscientisée ni nommée, semblait inexistante. L’agroécologie, c’est aussi souvent la résurgence du bon sens paysan, réhabilité par les sciences comme par l’expérience du terrain.
Analyse de la Disponibilité Alimentaire Mondiale
L’Humanité fait face à plusieurs défis critiques, et celui d’assurer notre sécurité alimentaire dans le contexte de changements globaux que nous connaissons et voyons s’amplifier, n’en est pas le moindre. Avec une population humaine sur Terre estimée à 9 milliards d’habitants en 2050, il est impératif d’augmenter la production agricole mondiale d’environ 70 % afin d’éradiquer non seulement la sous-nutrition mais aussi la malnutrition (causées par des inégalités socio-économiques d’accès aux ressources, par des conflits politiques mais aussi des systèmes alimentaires inefficaces). Néanmoins, l’option d’une augmentation des rendements dans les pays développés n’est pas pertinente car une part importante de la production y est dirigée vers l’alimentation animale ou d’autres usages non alimentaires, comme la production de biocarburants.
De plus, l’intensification des systèmes de production agricoles conventionnels, qui privilégient la seule productivité surfacique et par unité de main d’œuvre via un usage intense d’intrants de synthèse et d’énergie fossile (directe et indirecte), se fait au détriment de la santé des écosystèmes et donc in fine de la nôtre : dégradation des sols, perte de biodiversité, contamination des ressources en eau par des produits chimiques et des fertilisants, et conséquences sanitaires avec l’émergence de maladies liées à l’exposition aux pesticides et à la consommation de leurs résidus / métabolites secondaires.
A l’heure où non seulement les risques mais aussi les coûts environnementaux, sanitaires et sociaux (sur le monde agricole) de l’agriculture industrielle sont bien identifiés (ils sont estimés à environ 15 000 milliards USD par an au niveau mondial), et jugés incompatibles avec une conception holistique de la vie (concept One Health), nous plaidons pour un modèle agroécologique mondialisé, basé sur l’intensification des services écosystémiques. Ce modèle intègre la préservation des écosystèmes et notamment du climat avec les besoins de production alimentaire, et non seulement garantit un avenir durable mais génère aussi des bénéfices économiques estimés à 10 000 milliards USD par an au niveau mondial, par rapport au système agro-industriel actuel.
Se nourrir d’exemples d’agriculture écologiquement intensive
Plusieurs exemples concrets d’initiatives agroécologiques réussies à travers le monde, illustrent les avantages de ces systèmes et pratiques. Ces études de cas démontrent que des approches intégrées peuvent améliorer la productivité tout en préservant les écosystèmes.
Synergie entre cultures annuelles et pérennes en Afrique subsaharienne
L’association d’arbres de la famille des Fabacées (dite des légumineuses) avec des cultures vivrières annuelles a montré des résultats prometteurs. Cette combinaison a permis d’améliorer la fertilité des sols, la résistance aux maladies des cultures et l’augmentation de leurs rendements. Les synergies créées par cette méthode profitent non seulement aux cultures vivrières, mais favorisent également une meilleure santé globale de l’écosystème, contribuant ainsi à la durabilité à long terme.
Restauration de sols dégradés en Éthiopie
En Éthiopie, de nouvelles pratiques de pâturage et d’apports de biomasse ont été mises en œuvre pour restaurer la fertilité des sols. Cette approche a conduit à une augmentation des rendements agricoles et à une amélioration de la capacité de rétention d’eau des sols. Ces résultats illustrent comment des interventions adaptées peuvent restaurer des terres gravement dégradées, offrant un modèle de résilience face aux défis climatiques.
Pâturage dynamique en Argentine
Ce système a permis d’augmenter la productivité des prairies naturelles tout en préservant la biodiversité. En adaptant les pratiques de pâturage en fonction des saisons et de la régénération des plantes, les agriculteurs peuvent maintenir un équilibre entre la production animale et la santé des écosystèmes, démontrant ainsi que la gestion adaptative est essentielle dans les systèmes agricoles modernes.
Aménagement de paysages régulateurs de ravageurs en France
La réintroduction de haies et d’espaces naturels dans une exploitation céréalière de l’Aisne a favorisé la biodiversité et contribué à la régulation des ravageurs, tout en favorisant la biodiversité cynégétique. Ces pratiques soulignent l’importance d’une approche holistique dans la gestion des terres agricoles, permettant de renforcer la résilience des systèmes tout en réalisant des économies substantielles.
Régénération des sols dans les Deux-Sèvres
Un agriculteur dans cette région a réussi à améliorer la santé de ses sols et à réduire sa dépendance aux intrants (engrais, produits phytosanitaires) grâce à des pratiques de non-labour et à une gestion appropriée des cultures. Cet exemple démontre que des approches innovantes et durables peuvent mener à des améliorations significatives de la qualité du sol, tout en maintenant une très importante rentabilité économique, ce qui est crucial pour l’acceptation de ces méthodes par les agriculteurs.
Un nécessaire changement de paradigme
Il est impératif d’opérer un changement de paradigme en agriculture et de passer d’une logique court-termiste de profit à une vision holistique et sur le long terme privilégiant le respect des équilibres écologiques. Il est en effet important de considérer l’agriculture comme un système vivant, façonné par des millénaires de pratiques paysannes, et de promouvoir des systèmes qui assurent la durabilité et la résilience face aux défis futurs. Au-delà de cette vision voire sensibilité écologique à développer, il faut également apprendre à remettre en question le prisme par lequel nous apprécions la performance des systèmes de production. Alors qu’implicitement nous considérons que l’augmentation de la taille moyenne des parcelles et des exploitations agricoles (tendance actuelle au niveau mondial) va forcément de pair avec une augmentation de leur productivité et qu’elle est donc souhaitable, le paradoxe de Carter nous apprend que la relation inverse (i.e. diminution des rendements avec l’augmentation de ces tailles moyennes) s’applique dans de nombreux pays du monde, dont 20 en Europe ! La perception première d’une meilleure productivité avec cette évolution vers des paysagers modernes ne vaut donc que pour la productivité de la main d’œuvre (est-elle d’ailleurs un progrès social… ?), mais pas automatiquement pour celle dont dépend la souveraineté alimentaire de tout pays et qui impacte jusqu’à la santé de ses habitants et de ses écosystèmes. Il est ainsi capital de ne pas se tromper d’objectifs à cause d’un prisme biaisé par les promesses et souvent prouesses il est vrai, de systèmes ultra-technologisés, déployés sur des parcelles et dans des paysages qu’ils ont fortement contribué à façonner pour accroître en premier lieu la puissance et la rapidité de travail des agriculteurs. Et, in fine, réalisons-le bien, nous procurer une alimentation à des prix (assez) abordables mais permettant malgré tout aux industriels intermédiaires de la transformation et de la distribution, de réaliser des marges économiques lucratives…
L’avènement d’une agriculture écologiquement intensive par le passage à des pratiques agroécologiques est donc bien une nécessité pour répondre aux défis du XXIe siècle. Pour ce faire, une mobilisation collective est nécessaire, pour sensibiliser les agriculteurs, les citoyens, les chercheurs et les dirigeants politiques à l’importance de l’agroécologie pour la durabilité d’une production alimentaire respectant les limites écologiques de la planète. De notre capacité à adapter nos pratiques aux défis environnementaux tout en répondant aux besoins humains fondamentaux, dépendent le bien-être et la santé des générations futures et donc l’avenir de nos sociétés.


Les résidus donnent un aspect « désordonné » au sol, mais au plus grand profit de ses organismes utiles et de la santé des cultures (l’atteinte d’un équilibre qui régule les limaces, est plus long à atteindre, mais pas impossible !)

Crédits : Jean-Pierre Sarthou



